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Les pratiques de médiation des lieux d’accueil

Article:
Faire accepter les lieux de Réduction des risques : un enjeu quotidien

Gwenola Le Naour, Chloé Hamant, Nadine Chamard-Coquaz

in Faire accepter les lieux de RDR : un enjeu quotidien.

L’invisibilisation des usagers : une logique de protection ?

Les pratiques de la RDR en toxicomanie interrogent son incidence sur l’espace public. Le questionnement initial de ce travail était de comprendre comment les lieux missionnés pour réduire les risques et l’environnement proche s’articulaient, avec l’hypothèse sous-jacente d’une certaine difficulté dans la cohabitation. Aujourd’hui, l’analyse des différents terrains montrent une tendance générale : les différentes organisations des lieux de réduction des risques tendent à faire disparaitre pour le tout un chacun l’existence de leur structure. S’ils comptent sur le bouche à oreille entre usagers pour rendre les services et les aides accessibles, ils déploient en revanche un certain nombre de stratégies pour rendre invisibles leurs locaux d’accueil.

Tendance générale : faire disparaître pour les riverains l’existence de la structure.

Ainsi, de façon récurrente, les façades des lieux d’accueil des CAARUD visités tendent à anonymiser le lieu, non pas sur leur appellation mais sur leur objet social.
La plupart du temps, une plaque toute simple annonce le nom de la structure et son logo, avec un numéro de téléphone et/ou les horaires d’ouverture. Rarement, la mention « CAARUD » est portée sur cette plaque, aucunement les termes de Réduction des risques, toxicomanie ou toxicomanes. Les vitres sont opaques ou opacifiées par des affiches qui font office de « brise-vue ». Les propos recueillis sur la question sont assez clairs : « pour vivre heureux vivons cachés » (La Case, Bordeaux). Seul à Strasbourg, dans le CAARUD ITHAQUE, nous avons constaté une mise en visibilité du lieu non pas au regard de l’activité d’accueil de personnes usagères de drogues, mais e, offrant aux regards les productions artistiques de ceux-ci.
Les pratiques d’invisibilisation du bâti se déclinent également dans l’utilisation de l’espace public aux abords des lieux d’accueil.
D’une façon générale, la préoccupation première des professionnels des structures est de gérer les attroupements sur l’espace public directement en face des structures. En fonction de l’architecture des lieux et de l’environnement proche, les modalités mises en œuvre sont diverses.

Si les professionnels organisent la présence des chiens, élément faisant partie de la prise en considération des usagers dans leur mode de vie (certains organisent même des permanences de vétérinaires), ils ont également à prendre en considération les pratiques tabagiques des usagers.

Un trottoir étroit apparait comme rédhibitoire pour un stationnement prolongé, puisqu’il est pointé que cela ne permet pas aux riverains qui habitent dans le quartier d’utiliser cet espace. Cela devient un argument pour amener les usagers à circuler, à se déplacer un peu plus loin, dans des squares adjacents par exemple.
Dans certains cas, des lieux abrités, sous un arbre, ou dégagés, à proximité, sont annexés par les professionnels, qui invitent les usagers en attente à s’y rendre et peuvent installer poubelles ou anneaux pour les chiens. Ces dispositions participent à désengorger le pas de porte des structures. Notons que d’une façon générale, l’introduction de ce décret a eu des conséquences organisationnelles importantes en matière de gestion du voisinage, mentionnées par la plupart des dispositifs interrogés.
Les professionnels consacrent ainsi dans l’ensemble beaucoup d’énergie à gérer l’occupation de l’espace public aux abords immédiats du lieu d’accueil.

La gestion des chiens

Les modalités de gestion des chiens qui accompagnent très fréquemment les usagers varient d’une structure à l’autre1 . Certains, comme au CAARUD Planterose du CEID de Bordeaux, par exemple, profitent d’une sorte de sas pour parquer les chiens en dehors de la structure. D’autres, au contraire, ont pris le parti – notamment parce que les espaces et l’organisation des horaires le permettent – de faire rentrer les chiens afin de préserver le voisinage des nuisances sonores qu’occasionnent leurs aboiements. Des anneaux sont alors généralement présents à différents endroits des locaux pour les attacher séparément. Dans les faits, il y a régulièrement des chiens qui doivent sortir ou au contraire rentrer pour raison d’incompatibilité avec d’autres en particulier.

Les pratiques tabagiques

Si les professionnels organisent la présence des chiens, élément faisant partie de la prise en considération des usagers dans leur mode de vie (certains organisent même des permanences de vétérinaires), ils ont également à prendre en considération les pratiques tabagiques des usagers. Le décret du 15 novembre 2006, qui vient amender la loi Evin de 1991, prévoit d’interdire de fumer dans les lieux publics fermés et engendre pour l’ensemble des CAARUD des perturbations importantes dans leur gestion des abords. Là où il était possible de confiner les usagers, qui rentraient et pouvaient ensuite rester à l’intérieur jusqu’à leur départ, il a fallu prendre en compte la gestion des pauses cigarettes. Tiraillés entre l’intention de créer du lien avec les usagers, ce qui implique qu’ils puissent rester un certain temps dans les lieux, et l’impératif que représente le tabac pour une large partie de cette population, les professionnels ont mis en place des pratiques différentes. Le maître mot reste de ne pas déranger les riverains, d’être aussi invisible que possible. Dans cette optique et à l’occasion d’une réhabilitation complète des locaux, Ruptures (Lyon) a opté pour la mise en place d’un « fumoir », ce qui a permis de poser comme règle que « toute sortie des locaux est définitive », évitant ainsi les allers-retours vers l’extérieur, occasions d’alcoolisation et/ou génératrice d’attroupements sur l’espace public. Il est à noter que l’installation de ce type de dispositif est réglementé par le décret du 15 novembre 2006.
Notons que d’une façon générale, l’introduction de ce décret a eu des conséquences organisationnelles importantes en matière de gestion du voisinage, mentionnées par la plupart des dispositifs interrogés.
Les professionnels consacrent ainsi dans l’ensemble beaucoup d’énergie à gérer l’occupation de l’espace public aux abords immédiats du lieu d’accueil.

Certaines structures, quand l’espace devant le pas de porte est assez spacieux pour autoriser un groupe à stationner, détachent explicitement un professionnel pour gérer le bruit, les éventuelles tensions, les entrées et les sorties.
Le discours recueilli auprès des professionnels à l’intention des usagers est unanime: « si vous voulez que ce lieu perdure, il faut que vous fassiez attention à ne pas faire de bruit, à ne pas laisser de déchets autour du lieu d’accueil, à nettoyer les déjections de vos chiens… Pas de bagarres, pas d’aboiements… »
Pour certains CAARUD, des fermetures temporaires ont même été effectuées comme mesure de réaction suite à des débordements, dans l’idée de faire prendre conscience aux usagers des conséquences de leurs comportements.
Il s’agit donc ici de responsabiliser les usagers, et selon le discours tenu, à les amener à prendre conscience que s’ils veulent continuer à utiliser ce lieu, il faut qu’ils le rendent le plus commun, le plus banal possible.

Les horaires d’accueil

Par ailleurs, dans certains cas, cette démarche d’évitement d’une mise en présence des populations d’usagers et des riverains va s’appuyer sur les rythmes supposés différents de ces derniers. Les horaires d’accueil vont ainsi être modulés afin que les habitants, généralement actifs, ne rencontrent pas les usagers qui fréquentent la structure. Cette attention à la gestion du temps sur un même espace peut également prendre la forme d’une fermeture décidée finalement les week-ends, de façon exceptionnelle lors d’événements festifs ou commerciaux dans la rue.

Notons toutefois une exception notable dans ce paysage : OPALE-ine, implanté dans le quartier du Neuhof en bordure de Strasbourg. C’est le seul endroit où ne se pose pas la question de l’invisibilisation des usagers de drogues car, selon les professionnels qui animent le lieu d’accueil, il n’y a pas de spécificités dans le comportement de ces populations par rapport aux habitants. Autrement dit, à titre d’exemple, la présence de l’école maternelle en face du lieu ne semble pas poser de problème aux parents qui vont chercher leurs enfants, les usagers reçus dans ce lieu ressemblant potentiellement aux parents eux-mêmes. Les habitants du quartier du Neuhof seraient dans une telle situation générale de détresse sociale, associant par là même des comportements de violence, de déviance et de consommations banalisés qu’ils supporteraient la mise en présence d’usagers sans identifier de différences spécifiques. Nous sommes très loin des écarts de profils vestimentaires et comportementaux des usagers de drogues fréquentant les CAARUD de centre-ville et ses riverains. Il est important de noter que précisément, cette structure n’est pas labélisée CAARUD. Au contraire des autres lieux d’accueil en RdR qui ont tous fait la démarche de choisir des locaux dans des quartiers centraux, justifiant leur localisation par le rassemblement d’usagers, ce lieu s’est construit dans un espace où la présence des usagers est permanente. Les profils sociologiques des usagers suivis apparaissent toutefois très différents : ceux qui fréquentent le dispositif OPALE-ine n’ont pas de chiens, sont apparemment très peu injecteurs, et résident de façon permanente dans le quartier.
L’argument de la stigmatisation a été relevé à plusieurs reprises, également dans ce quartier du Neuhof où se posait la question des effets qu’engendrerait l’ouverture d’un lieu consacré aux toxicomanes dans un quartier déjà disqualifié socialement. D’après certains témoignages, cela aurait entrainé, quelques années auparavant, des réactions violentes lorsqu’une équipe mobile a tenté d’implanter des permanences d’un « bus » sur ce territoire, lesquelles seraient apparues comme stigmatisantes pour les populations locales et donc poussées à partir2 . Mais le temps ayant fait son œuvre, l’ouverture du nouveau dispositif retourne pour le moins la vision des choses : ce n’est pas une stigmatisation des usagers qui s’est opérée, mais un soulagement général de la part des professionnels partenaires du secteur et un accueil tout aussi positif des riverains qui voient là plutôt un dispositif apportant un certain apaisement et un contrôle social non négligeable dans le quartier. L’écart existe donc entre l’appréhension a priori de stigmatisation d’une population et la réalité de la mise en pratique.

Cet exemple singulier dans notre panel met en exergue le choix de la localisation des associations proposant un accueil en RdR. En dehors des grandes villes comme Paris ou Marseille où certaines enclaves peuvent accueillir des populations très défavorisées et consommatrices (ce qui amène à avoir une offre de RdR sur le territoire même de résidence), il s’agit plus généralement d’accueil sur les territoires de pratiques de vie diurne. Autrement dit, ces lieux d’accueil choisissent leur lieu d’implantation en raison de la présence en journée de populations d’usagers, dans un contexte urbain par ailleurs plutôt favorisé (centres villes commerçants ou en immédiate proximité). Ces usagers ne sont pas pour autant résidants sur place et la question de la cohabitation entre des populations très différentes se pose et majore l’interrogation autour des modalités de médiation sociale à mettre en œuvre.

[1] Voir à ce propos l’ouvrage de François CHOBEAUX & Marie-Xavière AUBERTIN, « Jeunes en Errance et Addictions, Recherche pour la Direction Générale de la Santé », CEMEA, 110 p, 2013.

[2] Il est difficile d’affirmer la réalité de ce qui s’est passé, les témoignages étant non concordants sur la question.

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