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La médiation pour désamorcer les conflits

Article:
3.1 Les pratiques de médiation des lieux d'accueil, Faire accepter les lieux de Réduction des risques : un enjeu quotidien

Gwenola Le Naour, Chloé Hamant, Nadine Chamard-Coquaz

Les pratiques de médiation des lieux d’accueil, Faire accepter les lieux de RDR : un enjeu quotidien.

Au-delà des pratiques de communication déployées pour légitimer le lieu, plusieurs autres activités de médiation sociale sont mises en œuvre afin de maintenir un climat de dialogue avec les riverains et de désamorcer les mécontentements, en amont du projet comme après son ouverture.

LES PRATIQUES DE MEDIATION EN AMONT DU PROJET

 

Les indiscrétions dans la presse évoquées précédemment amènent les porteurs du projet à déployer des dispositifs afin d’apaiser le mécontentement des riverains qui expriment leur inquiétude et surtout leur désaccord, généralement via des plaintes adressées à la mairie et des pétitions.
Les municipalités, qui comme à Bordeaux, à Lyon ou à Strasbourg peuvent être parties prenantes du projet et expriment leur soutien sous plusieurs formes : en refusant de revenir sur l’objet social de la mission, arguant d’un intérêt public validé par des directives nationales et des financements du médico-social ; en participant/organisant des réunions publiques d’information et de débat sur la question ; en faisant du porte-à-porte pour expliquer individuellement la démarche.
Les réunions publiques évoquées lors du recueil de témoignages sont parfois très violentes, mais n’opposent pas systématiquement riverains et professionnels/institutionnels. La ligne de fracture se fait parfois au sein même de la population.
Ce que Christine MELATO et Chantal MOUGIN qualifient de « cadre mental du quartier »5 n’est pas forcément homogène et accordé : des dissonances existent, accentuées par de tels projets dans un quartier.
Le soutien des institutions dans ces cas de figure apparait comme central pour amener à accepter le projet.

LES PRATIQUES DE MEDIATION EN AVAL DU PROJET

S’IMPLIQUER DANS LA COPROPRIETE

 

Les lieux d’accueil des CAARUD s’inscrivent parfois dans des immeubles collectifs, à usages professionnels ou associatifs (comme les locaux mis à disposition à l’association des mutilés des yeux et des combattants à Strasbourg) ou à usage privé (comme Pause Diabolo, Ruptures ou la Plage, dont les locaux font partie d’un immeuble abritant des logements résidentiels).
Dans ces situations de gestion collective des locaux, les autres résidants de l’immeuble se trouvent directement confrontés à la réalité d’une cohabitation avec des publics au look ostensiblement différent, générateur de représentations négatives et d’un certain nombre d’inquiétudes. De plus, la tendance à dévoiler au dernier moment l’objet et surtout le public ciblé par le lieu d’accueil est susceptible d’engendrer des réactions vives dans la copropriété. Inquiets souvent pour leur sécurité, ils craignent en plus une dévalorisation financière de leur bien lorsqu’il s’agit de propriétaires.
La présence au sein du syndicat de copropriété devient alors un passage obligé. Au Puy-en-Velay, le directeur de la Plage explique qu’après plusieurs années où aucun désordre du jour n’évoquait l’activité du lieu, il a fini par cesser de s’y rendre, n’y voyant plus d’utilité. En revanche, pour Pause Diabolo, installé dans le local actuel depuis 2002, la présence au syndicat de copropriété est récente puisqu’elle date de 3 ans. Les difficultés avec les copropriétaires sont importantes et les responsables du syndicat de copropriété sont les plus mécontents de la situation, même si au sein même du syndic, les opinions peuvent être nuancées. La présidente est ainsi plutôt dans une logique d’apaisement. La présence de la directrice aux assemblées est donc centrale. Elle se trouve dans la situation a priori paradoxale de participer à la rédaction du texte d’une pétition contre la présence de sa propre structure dans cet immeuble. Cela lui permet en même temps de participer au débat, de rappeler la légitimité de la mission du CAARUD et de repartir de la réalité des nuisances en dehors des fantasmes et des représentations des copropriétaires. Mais de fait, pour elle aussi, l’ouverture d’une crèche immédiatement en face de la porte du lieu d’accueil, sans qu’il n’ait été possible de mettre en place une réflexion partagée d’aménagement de l’espace public, pose un certain nombre de problèmes. L’espace adopté par les usagers sous un tilleul dans un petit dégagement en proximité du lieu d’accueil ne pourra plus être aussi adapté car il va se trouver sur le passage des parents et enfants accédant à la crèche. Dans un contexte déjà tendu avec les habitants, la modification du fragile équilibre trouvé l’oriente vers la recherche d’un lieu et surtout d’un environnement plus adapté.
Ainsi, si la présence dans les instances de copropriété dès l’ouverture, comme à RuptureS ou à La Plage, apparaissent plutôt sources d’apaisement, leur suivi n’est pas forcément indispensable. Néanmoins, lorsque cet aspect de la médiation a été mis entre parenthèses, en cas de tensions avec les plus proches riverains que sont les autres locataires, elles apparaissent plus difficiles à désamorcer.

MAINTENIR LE LIEN AVEC LES RIVERAINS

 

Outre les relations avec les habitants même des bâtiments occupés par les lieux d’accueil, plusieurs responsables de CAARUD nous ont relaté faire fréquemment le tour des commerçants du quartier pour demander si tout allait bien pour eux. Si cela ne se fait pas forcément très régulièrement, ni de façon aussi ostensible, la démarche de se fournir auprès des commerçants en proximité immédiate et/ou influents dans le quartier apparait comme une bonne occasion de maintenir un dialogue apaisé.

La visite au domicile des habitants apparait plus difficile. Le porte-à-porte a été relaté juste après l’ouverture du projet OPALE-ine. Pour les autres, il s’agit plutôt de maintenir le contact avec les habitants les plus réticents à la situation et d’être particulièrement réactif lorsque l’un d’entre eux téléphone ou passe à l’accueil pour exprimer son mécontentement.

Mais globalement, ce type de gestion des relations avec les riverains n’apparait pas pensé au préalable. C’est plutôt une vigilance qui s’installe en réaction aux protestations de certains habitants ou commerçants. Et la gestion se fait au coup par coup.
A Nice toutefois, suite à des débuts elliptiques avec une absence de communication en direction des riverains à l’ouverture du lieu d’accueil Lou Passagin (due à un congé du responsable du lieu), un comité de suivi du CAARUD a été mis en place. Ce dispositif était prévu dès le début du projet, ce qui tranche avec les pratiques recensées sur les autres dispositifs. Prévu pour se réunir tous les 3-4 mois, il a dans les faits été rassemblé 2 fois depuis l’ouverture en fin d’année 2011.

Enfin, même s’il s’agit plutôt d’une mission secondaire dans leur pratique, les professionnels qui interviennent auprès des usagers hors des lieux d’accueil, dans des pratiques de « maraudes » ou de « travail de rue », participent souvent à un apaisement des inquiétudes des riverains. Lorsqu’ils parviennent à être identifiés et reconnus dans le quartier par les commerçants et les habitants, ils peuvent être sollicités en cas de difficultés, maintenant ainsi un dialogue entre les différentes parties.

PARTICIPER AUX INSTANCES CITOYENNES

 

Les conseils de quartier apparaissent naturellement comme des espaces où siéger pour les responsables des structures proposant un lieu d’accueil en direction des usagers de drogues. Toutefois, dans la pratique, il est difficile pour les structures d’y participer régulièrement. A part au moment de l’installation ou en situation de crise, cette activité de médiation est parfois laissée de côté car jugée trop chronophage par les responsables. Dans le quotidien, les ordres du jour seraient généralement assez éloignés des questions qui impliquent les CAARUD.
Pour compléter le panel des démarches mises en œuvre à destination des riverains, mentionnons l’expérience de RuptureS qui en 1999 a signé une charte « de bon voisinage » avec la mairie du 1er arrondissement de Lyon afin de répondre notamment aux plaintes des habitants adressées à la mairie. Cette charte engageait la structure à initier des portes-ouvertes annuelles, à effectuer des maraudes dans le quartier pour ramasser le matériel usagé et à nettoyer les déjections canines et mégots de cigarettes. L’initiative apparait comme positive et a perduré jusqu’en 2004.
A Nice, le jeune CAARUD Lou Passagin participe aux groupes territoriaux (CLSPD )6. La ville finance de surcroit un poste de médiatrice dont le rôle est d’intervenir en direction des commerçants et dans la gestion des situations de tension entre habitants et usagers (voir l’encadré 4).

AMELIORER LA PROPRETE DES LIEUX

 

Enfin, directement en lien avec le désamorçage des conflits avec les riverains, les CAARUD ont mis en place, généralement au fur et à mesure de la réception de plaintes, des dispositifs spécifiques pour améliorer la propreté sur l’espace public.
On observe ici l’installation d’une « Toutounet » qui permet aux usagers de ramasser les déjections de leurs chiens, là une recommandation à l’intention de personnel en charge du ménage pour qu’il veille à lessiver le trottoir devant la porte d’entrée, ou enfin des accords avec les services municipaux de nettoyage pour qu’ils accentuent le rythme de passage sur la voie publique à proximité du lieu.

[5]  (65) MELATO Christine, MOUGIN Chantal. Les troubles de voisinage urbain en rapport avec les drogues. Leur résolution par des dispositifs de médiation dans un quartier populaire. [en ligne] Rhizome (Bulletin national santé mentale et précarité) Le voisinage et ses troubles, 2007, n°29, pp.41-5.

[6] Comité local de prévention de la délinquance.

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