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Expériences professionnelles

Quelles médiations auprès de migrants ?

Bonjour, je vais vous parler de notre expérience de médiation linguistique et culturelle auprès des migrants de l’Europe de l’Est. Une expérience qui ne correspond pas aux présentations auxquelles j’ai assisté ce matin, mais la médiation recouvre de nombreux champs. Bociek est une intervention psychosociale auprès des migrants et des équipes qui les accompagnent, portée par six personnes parlant russe, polonais, bulgare ou roumain, pour cinq « équivalent temps plein ». L’équipe est mobile, nous n’avons pas de lieu d’accueil propre et nous menons toutes nos actions en binôme avec les structures partenaires. Cette équipe existe depuis bientôt dix ans refusant dès le départ de créer un lieu dédié afin de ne pas créer un espace ghetto pour les migrants d’Europe de l’Est. Nous cherchons à contribuer à l’intégration de ces publics dans les structures d’accueil qui ne sont pas ciblées « migration ». L’équipe est composée d’une majorité de psychologues et d’éducateurs avec un public cible de grand précaires avec des problèmes sociaux et, pour la plupart, des problèmes psychiques. L’accompagnement que nous proposons se trouve donc à la jonction de ces deux aspects. Nous sommes structurés en quatre pôles linguistiques qui nous permettent de couvrir une vingtaine de pays d’Europe de l’Est. Nous pouvons intervenir sur demande de l’usager migrant ou le plus souvent des professionnels. L’objectif premier de notre intervention est de faire du lien entre les migrants qui ne parlent pas français et la structure d’accueil. Si l’accompagnement se passe bien, nous sommes amenés à nous retirer une fois le lien établi entre les deux parties qui commencent à se comprendre sans notre aide. A minima cet accompagnement dure six mois ou un an, mais dans certains cas l’accompagnement dure plus longtemps. Notre principal outil est la médiation linguistique et culturelle. Notre objectif est que les gens se comprennent tant d’un point de vue de la langue parlée que du contexte culturel qui voit les représentations des professionnels et des migrants parfois se heurter. Sur le terrain, nous travaillons aussi bien avec des équipes de maraudes que sous forme de permanences dans les espaces solidarité insertion, les CSAPA, ou sous forme d’interventions ponctuelles à la demande. Nous avons à ce jour une vingtaine de partenaires conventionnés. Les problèmes d’addictions aujourd’hui sur Paris ne concernent que deux pôles : le pôle polonais et le pôle russophone. Je salue les collègues de Bordeaux, mais ici les bulgares n’injectent pas de Subutex ! Je crois cependant savoir que la diaspora bulgare de Bordeaux est issue d’une seule et même ville, ce qui peut expliquer cette différence. Nous concernant, le problème des polonais se situe plutôt autour de la consommation d’alcool, alors que les russophones sont pour moitié des injecteurs, dépendant aux opiacés ou sous substitution. Un projet a été créé il y a deux ans, à destination de ce public : Spasibo, projet inter-associatif auquel participent Ego-Aurore, Gaïa, Safe, la Coordination Toxicomanies, Action métropolitaine, et qui a pour objectif d’aider aux diagnostics, d’adapter le type de prévention, sensibiliser les professionnels aux spécificités de ce groupe de migrants, élaborer des prises en charge efficaces… Le profil du public avec lequel nous travaillons dans ce projet est celui des usagers de drogues russophones, isolés ou en famille, 40/45 ans, ressortissant de Géorgie pour beaucoup, ou des pays du Caucase, Ukraine, Lituanie. Tous démarrent leur carrière en France par une demande d’asile, qui reste le meilleur moyen de régulariser même provisoirement la situation. Leurs consommations concernent les opiacés artisanaux et l’héroïne. Les médicaments et traitements de substitution leur apparaissent, arrivés en France, comme des produits de qualité facilement accessibles à Barbès. Beaucoup d’hépatites C dans cette population, ce qui présente une dynamique intéressante puisqu’elle arrive avec une demande de soins active et importante et ne nécessite pas de médiation médicale. L’accès aux droits de cette population est limitée à faire le 115, une domiciliation, l’aide médicale d’état et l’ouverture d’un compte bancaire. Tout ce qui est travail ou insertion ne les concerne pas, d’où la petite délinquance. Nous constatons d’ailleurs que les allers-retours en prison contribuent à un meilleur état de santé de cette population. Les publics arrivent avec leurs représentations et les professionnels ont également leurs représentations des publics. On peut légitimement interroger leur choix de s’installer dans un pays dont ils ne maitrisent pas la langue et la forme de mise à distance que cela représente. Les personnes s’isolent dans une langue qu’elles ne comprennent pas et où elles ne peuvent pas se faire comprendre. On constate pour certaines d’entre elles, arrivées depuis des années ou dizaines d’années, qu’elles ne maitrisent pas le français. L’hypothèse de notre équipe est que cet isolement est une défense psychique, une protection vis-à-vis de l’extérieur, suite à un trauma ou parcours de vie particulier. Plusieurs réponses institutionnelles sont possibles face à cette difficulté de la langue. La première consiste à ne pas accueillir. Donner accès à un traitement de substitution à une personne à qui nous ne pouvons pas donner de consignes, ni expliquer la dangerosité du médicament peut être dangereux. Certains CSAPA préfèrent ainsi ne pas entendre, ni répondre à cette demande. Une autre solution consiste à apprendre la langue ou recruter un professionnel parlant la langue. C’était le choix de Gaïa, structure qui accueille à Paris le plus grand nombre de russophones, où deux médecins parlent russes dont un l’a appris pour répondre aux demandes au sein de la structure. Sans possibilité de recruter, ni d’apprendre la langue, on peut s’adresser à un tiers, à une ressource extérieure comme l’interprétariat, un choix assez coûteux (cinquante euros les vingt minutes) mais qui permet d’avoir un interprète en ligne très rapidement. Il est possible également de se tourner vers des dispositifs de médiation avec une équipe comme la notre ou vers des dispositifs d’usagers ressources ou usagers pairs. J’insiste sur la différence entre un usager ressource qui fréquente le centre, vers qui la structure se tourne du fait de sa présence, et un usager pair qui a suivi une formation, qui est régulièrement encadré et qui a formulé son volontariat dans cette activité. Les usagers pairs peuvent se déplacer d’une structure à l’autre en fonction des besoins. On peut aussi trouver des bénévoles qui sont également encadrés dans leur activité, notamment du fait de la difficulté pour ces personnes de ce confronter aux problèmes de leurs compatriotes, alors qu’elles ont elles-mêmes connu cette situation. La mutualisation des ressources écrites avec, par exemple, une liste de mots et d’expressions de première nécessité est également possible et permet a minima de communiquer. Mais en dehors de briser la barrière linguistique, il est également important d’appréhender la spécificité des populations et donc de former les équipes à une meilleure compréhension de ces populations. Ainsi la médiation est nécessaire pour permettre le rôle de tiers et de permettre de trouver un terrain d’entente entre l’usager et le professionnel. Le rôle de tiers est systématique dans notre dispositif puisque nous ne faisons pas partie de la structure dans laquelle nous intervenons. La médiation est également culturelle car malgré l’appartenance de ces pays à l’Europe, il existe des différences au niveau des évidences qui sont parfois choquantes et nécessitent des explications. La médiation joue également sur les représentations des deux parties qui ne correspondent pas et prend le temps de trouver le dénominateur commun, la moyenne ou la médiane, afin de créer le lien. Ce qui nous fâche sur le terrain est que notre dispositif soit présenté comme un dispositif de traduction avec des interprètes, alors que l’interprétariat et la médiation sont deux choses clairement différentes. La traduction concerne l’écrit, l’interprétariat l’oral et dans les deux cas le texte doit être le plus fidèle à l’original, sans ajouter, ni commenter, ni se prononcer sur ce qui est dit : l’interprète n’existe pas dans la relation. Dans une situation de médiation, on peut se permettre des interprétations, des explications, des commentaires, des raccourcis, tout ce qui vise à rendre la communication la plus claire possible pour les deux parties, à la rendre plus efficace. L’objectif de la traduction est de transmettre l’information, l’objectif de la médiation est de créer un lien, trouver un terrain d’entente. D’où l’importance de connaitre le public avec lequel nous travaillons. Les personnes précaires sans beaucoup de repères quant à la situation de communication dans laquelle elles se trouvent, ont besoin de l’étayage apporté par la médiation. Donner l’information ne suffit pas à expliquer pourquoi cette information est donnée à ce moment là, ni ce que la personne est sensée faire avec. Nos publics ne demandent pas d’explication alors qu’ils en auraient besoin. Cependant, comme je l’ai déjà dit, la traduction peut être disponible immédiatement alors que nos interventions, uniquement sur rendez-vous, se planifient d’une semaine sur l’autre. La traduction est un outil, la médiation place le médiateur comme co-intervenant avec le thérapeute ; la traduction ne nécessite pas de prérequis, la médiation nécessite l’existence d’une demande et un contact préalable au moins avec l’une des parties. Pour que la médiation fonctionne, la stabilité du binôme de professionnels est un outil efficace. Etre deux n’est pas de trop face à certains situations, à tel point que les francophones sont parfois jaloux des résultats de nos prises en charge. L’objectif de l’entretien est plutôt un accompagnement qu’une orientation car l’objectif est de créer un lien non ténu et d’accompagner la personne dans ce lien. Le médiateur arrive avec son métier de base, dans notre équipe psychologue ou éducateur, qui est une ressource supplémentaire mobilisable dans un entretien qu’il soit social, médical ou de réduction des risques. Notre expérience est également mobilisable dans des recherches de solutions types permettant d’alléger la tache de l’intervenant social par exemple. Une situation de partage de transfert s’installe et face à certaines situations, ce n’est pas trop d’être deux, voire trois ou quatre ! Nous permettons également la coordination du parcours de l’usager entre les différentes institutions impliquées comme l’hôpital, le centre de soin et celui d’hébergement. Les professionnels se tournent vers nous pour trouver ce lien entre les différentes interventions car nous centralisons les informations sur l’accompagnement, les synthétisons. La médiation a ses limites et la première vient d’un manque de confiance de la part du patient ou du professionnel ; une autre vient de la subjectivité du médiateur qui apporte sa personnalité dans l’entretien et qui peut perturber la médiation – on a tous des transferts bizarres de temps en temps ; quand l’objectif est différent de la création du lien comme lors des prises en charge hospitalières, aux urgences par exemple, où il faut répondre immédiatement et que le patient soit sorti dans deux heures. Cela ne fonctionne pas ou est mal perçu par le patient car la dynamique de création du lien commence mais la porte se referme très vite. Nous ne répondons pas à ce type de demande sauf s’il s’agit d’hospitalisations longues. La barrière de la langue étant vécue comme une défense psychique, certaines fois, le migrant va tout faire pour que la médiation n’ait pas lieu, en ne venant pas aux horaires de permanence par exemple. C’est un choix délibéré à respecter. Quand nous nous retrouvons face à des troubles psychiatriques comme des délires, la médiation ne peut pas être faite, au mieux une traduction simultanée afin que le psychiatre se rende compte de la problématique. Les pathologies du langage rendent certains propos intraduisibles mais il est quand même possible de créer un contact avec la personne pour l’amener vers le soin.

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