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Recherche, diagnostic, expertise

Usage de drogues, services de 1ère ligne et politiques locales. Guide pour les élus locaux

Parmi les différents niveaux institutionnels, les villes sont en première ligne pour répondre au phénomène de la consommation des drogues. Les autorités locales ont la responsabilité de coordonner les actions des différents acteurs locaux impliqués dans le domaine des drogues : acteurs de la prévention, de la réduction des risques et du soin, services sociaux, associations d’auto-support et de santé communautaire, forces de police, justice, associations de résidents, gérants de discothèques, organisateurs de soirées. Afin d’échanger leurs pratiques concernant les réponses locales et intégrées en matière de drogues, des villes européennes, alliées à des réseaux européens de la société civile, ont créé le réseau Démocratie, Villes et Drogues (Democracy, Cities & Drugs DC&D). Le premier projet DC&D (2005-2007), co-financé par la Commission européenne, a permis aux partenaires de partager leurs expériences sur des thèmes comme le rôle des élus dans les stratégies municipales en matière de drogues, les projets locaux de prévention en milieux festifs, l’intégration des services accueillant les consommateurs de drogues dans les quartiers, l’implication au sein des coalitions locales du milieu médical et scientifique, des minorités, des groupes spécifiques. Ce guide est le fruit des échanges du groupe de travail Réseau des villes partenaires, porté par le Forum Européen pour la Sécurité Urbaine (FESU) et impliquant les villes de Charleroi (Belgique), Enschede (Pays Bas), La Spezia (Italie), Ljubljana (Slovénie), Matosinhos (Portugal), Prague (République tchèque) et Saint Gilles (Belgique). Il est complémentaire des guides issus des autres groupes de travail du projet car il offre une vision globale de la problématique. Tout choix de politique doit tenir compte du fait patent que la drogue est là pour rester. Il est donc nécessaire de mettre en place des réponses durables capables de s’adapter aux évolutions des situations. Le développement de la démocratie participative locale répond à ce besoin et le défi le plus important pour une ville est de mettre en place des partenariats impliquant les consommateurs de drogues ainsi que les habitants. Ainsi, la mise en place de politiques intégrées et participatives pour répondre aux problèmes liés à la drogue contribuera au développement de nouvelles formes de gouvernance locale, et les échanges entre villes européennes renforceront le modèle européen de la politique en matière de drogues, basé sur un équilibre et une complémentarité entre réduction de l’offre, réduction de la demande et réduction des dommages liés aux drogues.
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Déliaison et désir(s) de médiation

Merci de votre invitation qui me permet de parler à la fois au titre de mes travaux de recherche et d’enseignement autour du lien social, de ce qu’on appelle dans mon domaine la « psychopathologie du social » et des accompagnements que je réalise auprès d’intervenants de première ligne en analyse de la pratique. Concernant spécifiquement « la médiation », je vous renvoie au livre que j’ai co-écrit avec Bernard Gaillard où nous avons essayé de théoriser ce dispositif. Nous nous sommes rendu compte que beaucoup de pratiques sont intuitives ou bricolées et qu’il était important d’élaborer une pensée commune au travers d’exemples différents de médiation, en entreprise, dans les quartiers, à l’école… Si la médiation est un dispositif, une relation, qui permet de créer ou de renouer du lien, il me semblait important de réfléchir à ce qu’est ce lien et ce qu’est le lien social. Donc je vais vous dire comment nous pensons cette question dans le champ de la psychopathologie, de la psychologie et des sciences humaines et sociales. Une de mes spécialités est en effet d’articuler le champ de la psychanalyse-psychologie avec des apports d’autres domaines comme la sociologie ou la philosophie, et c’est également ce que vous faites dans vos séminaires. Effectivement, ces questions nécessitent de l’interdisciplinarité sur le plan de la réflexion mais aussi des pratiques, car la réalité du terrain voit de nombreuses pratiques en réseau avec des interactions entre différents professionnels. En introduction, mon intervention abordera la nécessité d’articuler les dimensions individuelles psychiques internes et la société d’appartenance. Ensuite je propose de faire une sorte de « zoom » sur les caractéristiques de nos sociétés et les logiques qui les traversent en partant du plus large pour aller au plus précis. Nous verrons ensuite ce qu’est le lien, le lien social et les caractéristiques des évolutions de ce lien social. J’aborderai les effets psychopathologiques, les nouveaux symptômes (pas que psychiatriques) et comment se manifestent les difficultés de vivre dont fait partie le champ des addictions. En conclusion, la question des dispositifs et de la relation engagée dans la rencontre avec ce public, en faisant un parallèle entre les usagers de produits psychoactifs et la grande précarité. Parler du lien social nécessite de réfléchir à l’articulation entre le sujet (pris au sens individuel), le groupe (plus précisément ses groupes d’appartenance) et la société. Nous retrouverons tout au long de l’exposé ces trois niveaux d’approche. La structuration d’un sujet, c’est-à-dire son identité (ce qu’il est et ce qui fonde son existence) dépend de la place qu’il occupe, de son inscription dans le réseau des échanges symboliques qui est le sien. Vous avez évoqué en introduction le terme de désaffiliation porté par Castel, auquel il faut ajouter la disqualification telle qu’élaborée par un autre sociologue Serge Paugam, et la question de la mésinscription (A.-N Henri), pour ces personnes qui n’arrivent pas à s’inscrire dans le lien social, ni les échanges symboliques, d’où l’errance et autres symptômes de ce type. Je voudrai ici rappeler que nous sommes des êtres de culture, c’est-à-dire de parole et de langage. Une culture construit des représentations, des images, des normes et des idéaux qui vont susciter des identifications. Chaque culture interprète à sa manière les fondements anthropologiques de l’humain (ce qu’on appelle l’ordre symbolique). Chaque individu appartenant à une culture les interprète à sa manière, c’est-à-dire qu’il va construire des médiations institutionnelles pour interpréter ces fondements. Il est ici question des grands interdits, des possibles, des non-disponibles et du disponible, des totems et des tabous. Ce n’est pas la même chose que de vivre dans une société où l’on dit : votre corps est à vous, vous faites ce que vous voulez avec, ou si l’on vous dit : votre corps n’est pas à vous, version religieuse : il est à Dieu / version civile : il n’est pas disponible totalement, vous ne pouvez pas en faire ce que vous voulez. Ce n’est pas non plus la même chose d’être dans une société où vous avez un seul grand discours organisateur des normes, des idéaux et des interdits, ou plusieurs discours laissant entendre qu’il y a plusieurs normalités. Ce qui différencie notre société, inscrite dans les sociétés modernes ou hyper-modernes, est la pluralité des discours normatifs par rapport à des sociétés dites traditionnelles où vous avez un discours unique, absolu. Les anthropologues insistent sur ce point et il est vrai que s’inscrire dans une société change la donne subjective selon que l’on soit confronté à une pluri-normalité ou une seule normalité. C’est une question aiguë à l’adolescence, car c’est la période où l’on quitte les références de proximité, celles des parents, de la famille, des profs, pour des références que j’appelle distales, des références universelles, donc du côté du social. On sait que les débuts de la toxicomanie se passent à l’adolescence en France, comme ailleurs, et ce n’est pas par hasard. J’ai pu accompagner la thèse d’une jeune chercheuse au Liban où l’ensemble des héroïnomanes rencontrés ont débuté leur consommation de produits entre 12 et 17 ans. Chaque culture construit aussi des régulations symboliques concernant la sexualité et la filiation qui ne sont jamais des affaires purement privées. Comment une société à travers les médiations culturelles, les arts, le cinéma, le théâtre, les chansons, traitent l’angoisse et le désir, la place de chacun, les grandes questions ? Dans une psychanalyse, il s’agit de reprendre et de traiter que de traiter ces grandes questions à partir des petits riens de la vie quotidienne. Nous nous inscrivons tous dans une logique de transmission puisque nul ne nait de lui-même, même si c’est un fantasme soutenu dans notre société que de « ne rien devoir à personne », c’est-à-dire l’absence de l’aide symbolique. Se « faire naitre par soi-même » peut prendre la forme de la violence et de la consommation de produit qui entrainent l’absence de dépendance à l’autre. Dans ce cas, la dépendance au produit remplace la dépendance à l’autre en donnant l’impression que l’on peut la maitriser. Si nul ne peut « naitre de lui-même » cela veut dire qu’il y a des logiques de transmission à trois niveaux : d’abord la parole collective, sociale dans une dimension institutionnelle, ensuite la dimension culturelle qui ne concerne pas seulement les arts mais l’ensemble des pratiques sociales qui comprennent, par exemple, la manière de se dire bonjour, de demander (ou pas) les choses. Ce sont ces petites choses qui permettent d’identifier les ressemblances ou les différences avec les autres, contrairement à la dimension institutionnelle qui est représentée, par exemple, par le juridique en tant que discours et pratique. La troisième dimension dans la transmission vous est connue : il s’agit de la dimension inter-subjective présente dans les groupes d’appartenance et les relations interpersonnelles. Les premiers travaux des sciences humaines et sociales sont nés dans le contexte social de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Ainsi dans son Malaise dans la culture, Freud parle déjà de la consommation et de la dépendance qui sont des questions qui l’ont intéressé. Mais on peut légitimement se demander si ses travaux, comme ceux qui ont suivi jusque dans les années 60/70, sont toujours d’actualité. Nous avons tous l’intuition que la société a changé, qu’elle s’accélère. Le recours aux drogues traités dans les films traduit également ces changements. Ainsi vous voyez d’importantes différences entre More, qui veut dire « encore » de Barbet Schroeder, et des films plus récents. Le cinéma reflète les évolutions de société y compris par rapport aux consommations de drogues : est-ce qu’on prend un produit pour faciliter le sexe ou le lien, ou est-ce qu’on le prend seul pour s’éclater et tenter de renaître tout seul en disparaissant ? Pour situer le contexte global dans lequel chacun doit se débrouiller dans le lien à l’autre, et pour vivre en son nom et dans son corps, quelques grandes caractéristiques de l’évolution de nos sociétés : 1.  Au cours du XXème siècle et maintenant au XXIème, on assiste à un accroissement considérable de la population (en terme de milliards de personnes) qui pose dans l’espace social une question radicale qui n’était pas posée avant : celle de la gestion des ressources car elles sont limitées. Au cours du XXème siècle, on ne pensait pas à cette limite, on ne se posait même pas la question. Aujourd’hui c’est un point fondamental, récurrent dans l’espace social et qui implique les notions de juste partage et de limitation de la croissance. 2.  On constate également un accroissement considérable des pouvoirs de l’Homme en matière de déplacements et de ommunication. L’addiction au téléphone portable est une vraie question qui se répète dans les espaces de soins et les espaces sociaux. Dans mon travail d’accompagnement auprès de jeunes et de leur famille, il est toujours difficile d’arrêter le portable. C’est une manière d’être ailleurs, tout en étant là, sans être là, et cela interroge sa fonction chez les adolescents. Cette addiction avait été très bien repérée par le psychanalyste anglais Winnicott dans les années 60 qui considérait que l’usage forcené du téléphone traduisait un problème de séparation. Il avait comparé cela à un petit enfant qui, pour ne perdre ses jouets, les attache à sa main, donc le phénomène n’est pas nouveau, mais aujourd’hui on mesure son ampleur. L’accroissement des possibilités techniques considérables de l’Homme en biotechnologie et la question de son pouvoir telle que vu par Michel Foucault, appelée le bio-pouvoir (clonage, les manipulations génétiques) pose la question du curseur de l’interdit. Les philosophes anciens avaient réfléchi à la question des grands interdits, mais de façon purement spéculative ; aujourd’hui, nous nous retrouvons réellement confrontés à ces questions. La question du rapport entre l’impossible et l’interdit se retrouve dans les problématiques liées aux toxicomanies : « si c’est interdit, c’est parce que c’est possible ». Si vous remplacez l’interdit par l’impossible, vous n’avez pas les effets de structuration de l’interdit. Par exemple, vous allez manger jusqu’à ce que votre corps dise « stop ! » : c’est la limite du réel exprimée dans des films comme La grande bouffe de Marco Ferreri et L’empire des sens de N. Hoshima où la limite est la mort. Ces modifications entrainent des changements dans notre rapport au temps et à l’espace, avec un côté déréalisé : vous pouvez, par exemple, être au milieu du désert avec votre téléphone portable et recevoir un appel du collège qui vous remplace, pour savoir dans quelle salle a lieu votre cours : c’est complètement incongru. Cela dit bien cette question du rapport au temps et à l’espace qui va modifier la question du lien, accélérant sa fragilité. Il y a une mouvance, une accélération que nos « ados » connaissent bien avec, par exemple, la modification des lieux de rendez-vous au fur et à mesure des appels des copains. La question du rapport au temps et à l’espace tenant compte de notre prise de conscience de la globalité du monde évolue et ce rapport est important sur le plan la relation. Ainsi le rapport que chacun a au temps court, c’est-à-dire le temps présent (rien d’autre que maintenant), et au moyen et long terme évolue. Plus les gens sont en difficultés, plus le long terme, le « grand temps » n’existe pas. Ils vivent dans le « petit temps », un court terme pouvant amener la difficulté d’honorer ses rendez-vous ou d’être à l’heure. 3.  Le changement de notre vision du monde sur le plan des connaissances scientifiques a également évolué : théorie de la relativité, de l’expansion de l’univers, découverte de l’ADN comme unité du vivant qui fait dire aux biologistes qu’il n’y a pas d’espèce humaine car nous partageons cette unité commune avec l’ensemble du monde vivant. Ce qui nous différencie comme le langage, le lien aux autres, sont des constructions humaines, pas de la biologie. Cette évolution sociale des connaissances amène une complexification de plus en plus grande. On le voit également en neurosciences avec la découverte de la plasticité cérébrale. Cette multifactorialité des causes qui touche ce qu’on croyait acquis, voit les « vrais scientifiques » avoir conscience que plus ils découvrent, plus ils ouvrent le champ des possibles et complexifient leurs sujets de recherche. Alors que ceux qu’on appelle « les scientistes » peuvent s’arrêter à une découverte en disant « On a trouvé, voilà la cause ». C’est une réaction dont il faut se méfier car elle peut nous guetter dans nos interventions auprès du public, où une cause unique, par exemple la maltraitance, expliquerait la situation des personnes. 4.  Nos sociétés modernes se caractérisent également par la généralisation du libéralisme et le poids du capitalisme financier qui entrainent dans le monde du travail et le monde associatif, de nouveaux modes de gestion des ressources humaines. Ces évolutions du lien social professionnel sont marquée par un accroissement des souffrances psychiques individuelles, mais aussi collectives. Plus vous êtes vulnérable, plus vous risquez de réagir du côté du délitement et de l’exclusion, sans pouvoir « rebondir » lorsque vous êtes confronté à la violence dans le monde du travail comme, par exemple, après un licenciement brutal. J’explique rapidement : dans une société industrielle, un travailleur qui travaille bien a la garantie de ne pas être licencié ; dans notre société du capitaliste financier, cela n’est plus une garantie, au contraire, cela peut être utilisé pour mettre la pression sur le groupe des collègues. Cela concerne le champ des risques psychosociaux, de la dynamique de travail avec, en parallèle, un système de relégation pour ceux qui ne s’adaptent pas, dans des « zones de relégation » : les banlieues ou les espaces marginaux de toutes sortes. Un symptôme intéressant est celui qu’on appelle la « psychopathologie urbaine » et qui concerne la révolte des banlieues, avec les voitures brulées et les violences intergroupes. Ces phénomènes méritent notre réflexion. Je vous propose maintenant de nous intéresser aux effets psychopathologiques individuels et collectifs. Certains auteurs interrogent le fait que notre société n’est plus globalement névrotique. La société névrotique du temps de Freud, est une société qui organise le rapport entre les individus et la société sur le mode principal du refoulement sur le mode : « vous devez renoncer à satisfaire vos pulsions et à un certain nombre de choses, pour pouvoir bénéficier en échange de la sécurité du collectif ». Cet échange impliquait une répression de la sexualité et de la jouissance. « Cachez ce sein que je ne saurai voir » est devenu aujourd’hui « montrez-le ! Sinon vous n’êtes pas normal ». Autre exemple : « Ne racontez pas vos sujets intimes sauf à un psy » est devenu « Comment ? Vous ne racontez pas votre intimité à la télé ? » Ainsi les normes d’intimité ont changé, au point que, par exemple, des parents m’ont amené leur adolescent parce qu’il devenait pudique. Ils avaient confondu la pruderie bourgeoise et l’inhibition. Or un adolescent ordinaire peut vouloir cacher ce qui ce passe pour lui, notamment son excitation visible pour ne pas qu’on se méprenne sur son désir véritable. Les parents étaient catastrophés. Je les ai rassurés sur leur adolescent qui allait très bien, non sans les interroger sur leur éventuel problème avec le sujet, après avoir eux-mêmes soufferts d’un tabou très puissant à leur époque. La question posée dans de nombreux travaux aujourd’hui, interroge donc cette société qui n’est plus véritablement une société névrotique refoulant la sexualité et particulièrement la sexualité féminine comme au XIXème siècle. Vous avez vu ou entendu parlé du film A Dangerous method de David Cronenberg qui montre comment le refoulement de la sexualité féminine a créé de grandes névrotiques que l’on appelle des hystériques, au point que l’on a cru pendant longtemps que l’hystérie était l’apanage des femmes ; un effet de la culture interprété pendant longtemps comme une caractéristique de genre. Aujourd’hui, on cherche plutôt les symptômes psychotiques du côté de la disparition des assises symboliques et ses défenses un peu perverses où l’on propose, par exemple, l’absence d’états d’âme comme idéal social à un cadre dynamique. « Si vous voulez le poste, il va falloir vous exécuter, sinon c’est vous qui y passerez ». Christophe Dejours appelle ce phénomène la « banalisation du mal », reprenant les termes de Hanna Arendt à propos de la participation du peuple allemand aux crimes nazis. « Je laisse faire, voire je participe, pour sauver ma peau » est un positionnement qui laisse des traces : être obligé de faire des choses que nous réprouvons, nous fait nous sentir mal et somatiser. La gestion des Ressources humaines dans le mode de management actuel, se fait dans un climat violent avec, par exemple, le renouvellement au dernier moment de votre CDD à une semaine de l’échéance, situation qui fragilise évidemment le lien social. On parle aussi d’une société morose (Ehrenberg) et beaucoup de travaux montrent que les jeunes ont du mal à se révolter, qu’ils sont plutôt dépressifs. Depuis deux ou trois ans, chez mes étudiants de première année, je ne retrouve plus le discours « c’est un métier super : je veux soigner ! » qui était une illusion mais qui avait le mérite d’exister. Dans la nouvelle génération, ils savent qu’« il n’y a pas de boulot » et ils le disent. Dans le champ médicosocial, cela a pour conséquence des modifications des pratiques et des dispositifs. Je donne un exemple pour les psychologues et les psychiatres qui doivent abandonner l’idée que les jeunes vont venir les voir parce qu’ils sont en souffrance, qu’ils frapperont à leur porte pour demander un rendez-vous, qu’ils « ont une demande », car très peu de jeunes sont dans cette démarche. Heureusement d’autres demandent pour eux, car parfois ils récusent toute demande d’aide, et pourtant, nous allons travailler avec eux. Le renversement du schéma qui amenait l’intervenant à rencontrer des gens qui l’appelle à l’aide, est assez nouveau. De nouveaux dispositifs accompagnent ces nouvelles pratiques, des dispositifs sociaux expérimentaux que l’on appelle des « dispositifs interface » : les gens ne viennent pas pour se soigner alors qu’ils vont très mal psychiquement et médicalement, mais plutôt pour manger, boire un café ou avoir un logement. Tant que les besoins primaires ne sont pas satisfaits, vous ne pouvez pas aborder d’autres sujets et cette situation est caractéristique de ces dispositifs. C’est d’autant plus compliqué qu’on retrouve souvent une « distorsion de la demande » très présente chez les adolescents et les grands précaires (Furtos), c’est-à-dire que lorsqu’ils voient l’assistance sociale, ils parlent d’eux, de leurs problèmes conjugaux, et lorsqu’ils se retrouvent devant le psychologue, il parle d’une dette qu’ils ont contractée et pour laquelle il voudrait être aidés. On voit ainsi très bien l’intérêt du travail en réseau et du décentrement de nos cœurs de métiers. Les logiques néolibérales ne sont pas sans effet et elles ont tendance à évoluer vers des formes nouvelles d’exploitation et de domination. Une des caractéristiques essentielles de la mondialisation est l’économie néolibérale avec, comme critère de référence, le meilleur rendement financier. Cette logique entraine le fait que le quantitatif est plus important que le qualitatif et envahit tous les domaines. Ainsi à l’Université, lorsque les enseignants-chercheurs sont évalués par les instances, ou les laboratoires, ils doivent indiquer leur nombre de doctorants, combien ont soutenu leur thèse depuis trois ans, sans s’intéresser au contenu de la recherche. Cela se traduit également dans la lutte pour faire reconnaitre la valeur scientifique de revues qui publient des articles qui ne s’appuient pas sur des études quantitatives. Est-ce que l’étude d’un cas unique est scientifique ou est-ce de la littérature ? La logique de l’évaluation uniquement quantitative et procédurale pose d’énormes problèmes aux chercheurs pour qui ces publications ne sont pas reconnues dans l’évaluation de leur activité. La question du quantitatif et de l’évaluation généralisée amènent à augmenter les procédures d’évaluation et la conformité de ces procédures. Dans le champ de la santé, les médecins hospitaliers disent qu’ils ne sont plus des cliniciens qui pratiquent l’art de la médecine puisqu’ils doivent appliquer des protocoles. C’est ce qu’un collègue appelle « l’Homme procédural ». Dans les associations, cela se traduit dans les demandes de subvention où les cases à remplir sont nombreuses et compliquent considérablement les projets. C’est une logique binaire proche du modèle informatique qui envahit aussi nos modes de pensée et fait que nous avons du mal à penser autrement que dans la binarité et l’opposition simple. La complexité, la conflictualité ne sont pas « blanc ou noir », il existe des zones grises où vous pouvez être amenés à penser que certaines personnes peuvent haïr les gens qu’ils aiment le plus. Cette binarité envahit aussi nos rapports aux autres, par exemple, entre les parents et les enfants et la multiplication des procédures amène une certaine normalisation du comportement. L’opératoire et l’efficacité font que les procédures vont se substituer au jeu des échanges symboliques, c’est à dire qu’au lieu de se parler des choses qui ne vont pas, on renvoie vers les procédures. Cette dérive impacte aussi les questions de la langue, du langage et de la parole qui se voient réduites à une nomenclature pour apprendre à bien communiquer, promouvoir son image, mais pas à véritablement parler avec les gens, car à ce moment-là on prend des risques en ne maitrisant pas tout ce que l’on va dire. Dans les pratiques de médiation, je fais la critique de l’utilisation systématique de la boite à outils de communication non-violente lorsqu’elle est utilisée dans l’idée de vouloir gérer tous les conflits. J’ai vu des pratiques quasi-automatiques, donc bêtes, de ces outils. C’est une question importante aujourd’hui car la parole non scientifique est discréditée. Heureusement, les humains et les jeunes ont des capacités de résistance qui leur permettent de se sortir de ce schéma du langage opératoire désubjectivant, avec, par exemple, le slam qui questionne par le jeu la poésie, le malentendu fondamental du langage. La question du lien, qui est à la fois un attachement et un détachement, nous permet d’aborder le type de lien : lien structurant, de confiance, ou fusionnel, incestueux, narcissique, abandonnique, pervers. Le lien est une structure psychique première et fondatrice. Le premier lien s’est inauguré sous forme de la dépendance du bébé à sa mère (ou un autre être humain), ce que Freud appelait « le proche secourable », c’est-à-dire le prochain qui est là et nous secoure dans notre détresse de bébé. Tout lien de dépendance qui va être créé ensuite va activer ce qui s’est passé au moment des premiers liens du bébé avec ses proches. La dépendance est physique, affective et symbolique. En psychanalyse, on parle de « situation de désaide » lorsque quelqu’un en situation de détresse appelle à l’aide. Mais cette possibilité d’appel n’est possible que lorsque les premiers liens ont répondu aux besoins du bébé, donnant ainsi confiance dans l’aide reçue. Lorsque ce n’est pas le cas, les personnes n’appellent pas et pensent qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Ainsi, lorsque nous nous retrouvons confrontés à des situations de rupture de liens amoureux ou professionnels, la réaction dépend de ces fondements, des capacités de confiance en l’autre et en soi. Si l’aide première proposée a été tordue permettant à l’autre de nous abuser, elle inscrit le refus d’aide dans la durée. Pourquoi la dépendance fondamentale de l’humain à l’autre, présente tout au long de la vie, est-elle vécue par certaines personnes comme insupportable ? Elles préfèrent dépendre d’un produit plutôt que de quelqu’un d’autre. Le lien suppose le « nous » et pas le « on ». Nous, c’est « je » et « tu » en même temps. Sur le modèle du lien précoce, il se crée quand le bébé pleure, appelle, et que la mère répond. Ce lien tisse l’insatisfaction, l’attente, la fin de l’attente et la satisfaction avec la présence et l’absence. Dans la manière de traiter l’enfant, c’est le « je » et le « tu » qui se construisent dans leur différence, non pas un « moi » et « moi » qui font « on ». Cette notion est importante pour comprendre, par exemple, les crimes de masse qui supposent de faire sauter le « nous » pour fabriquer du « on » qui ne désigne personne : cette masse indifférenciée telle qu’utilisée dans les dictatures, fait sauter toute responsabilité. Elle masque le « je » pour ne voir qu’un seul homme et faire disparaitre le « nous ». Hors, le lien social se fabrique avec du « nous » qui porte la question de l’autre, de l’altérité. Je n’ai pas le temps de développer les différents modes de transmission mais, à chaque génération, l’enjeu est de ne pas reproduire de l’identique, qui ferait du « on », mais du différent qui va permettre de créer du « nous », car le « nous » se crée logiquement et pas chronologiquement. Le lien social c’est ça, avec de nombreux aléas, avec des bouts de « on » à certain moment, avec du fusionnel, la question de la ressemblance, de l’identique, etc… Pour recevoir de quoi être « un » différencié parmi les autres, identiques mais semblables et différents, il faut recevoir une transmission à trois niveaux, ceux dont j’ai déjà parlé, dans les dimensions institutionnelles, culturelles et interpersonnelles. Vous avez ainsi une construction d’opérateurs symboliques comme le nom, le sexe, la génération qui amène un jeu de différenciation.   Le premier à l’intérieur des personnes est appelé « espace intrapsychique » : il comprend le lien intériorisé aux autres dont celui avec nos parents, nos ancêtres ou notre conjoint. Ce n’est pas seulement le lien dans la réalité puisqu’il est aussi à l’intérieur ; on parle alors de « groupe interne ». Le deuxième espace concerne le rapport à l’autre qu’on appelle « espace intersubjectif », mais il est modulé par les liens présents à l’intérieur. Le troisième espace du lien est appelé « les ensembles organisés » qui sont le couple, les groupes, la famille et les institutions. Le travail est un exemple où les liens sont organisés, comme dans les groupes de jeunes. La souffrance psychique, qui n’est pas forcément pathologique car nous sommes tous des êtres en souffrance, peut se déployer dans l’un de ces trois espaces, parfois dans tous, avec des formes d’expression qui peuvent être variables, sous forme de symptômes ou pas. Dans des sociétés marquées comme au XIXe siècle par un très fort refoulement de la sexualité, vous aviez des retours de refoulé sous forme de grandes névroses hystériques ou obsessionnelles. Aujourd’hui, ces névroses ont disparu ou presque, mais beaucoup de symptômes psychosomatiques se développent. Ainsi au lieu de grandes crises d’hystéries dans la rue, on « fait » une maladie ou on consomme un produit psychoactif pour essayer d’aller mieux. Je vais maintenant parler des caractéristiques du lien social décrites par de nombreux travaux de sociologues (Bauman par exemple): 1. La fragilité, qui est due à la perte de la fiabilité du lien aux autres, à des liens peu sûrs dont la solidité est faible ; avec en creux, la question fondamentale de la confiance : « est-ce que l’autre va faire ce qu’il dit ? » Un des effets est de ne pas trop s’engager pour anticiper la rupture possible, sur le modèle des réseaux sociaux où il suffit de ne plus être « ami » pour ne plus voir l’autre. C’est un peu plus complexe dans la réalité que de rompre un lien, d’autant qu’il est aussi inscrit en nous. 2. La précarité qui, je le rappelle, n’est pas avoir peu sur le plan économique mais plutôt avoir peur de perdre. Les enquêtes sociales montrent aujourd’hui en France que beaucoup ont peur de perdre leur emploi, leur logement, d’être pris dans un engrenage. C’est une peur importante qui a des conséquences : tout faire pour ne pas perdre ou ne pas être jeté ; la « jetabilité » est une caractéristique de la précarité. Si vous pouvez être jeté à tout moment, vous vous soumettez, vous essayez d’être conforme. La précarité du lien est le meilleur moyen d’engendrer la soumission. L’asservissement volontaire remplace même la soumission à l’autorité : « plus besoin de chef, vous l’avez en vous ! » Cela concerne la vie au travail mais également la vie relationnelle, amoureuse. L’institution, c’est-à-dire le social, encourage la jetabilité sur le modèle de la société de consommation ; l’effet « kleenex » est même remplacé par le modèle du téléphone portable qui est changé, non parce qu’il est usé ou cassé mais parce qu’un autre modèle vous propose mieux. Appliquez ce raisonnement aux liens et vous voyez la promesse d’une plus grande jouissance, du « toujours plus ». 3. L’interchangeabilité des liens : l’un vaut l’autre, ils sont tous pareils. « Dix attendent votre poste » entend-on dans le monde du travail, ou lorsque l’on parle « des psys », expression qui laisse entendre que psychologues et psychiatres sont tous les mêmes ! Dans cet environnement, quels sont encore les liens solides ? Faire un enfant, car couper le lien à son enfant est beaucoup plus compliqué que le lien à votre conjoint, à vos amis ou vos collègues de travail. L’enfant change alors de place dans la société, devenant une valeur refuge et s’il est le seul être duquel vous attendez quelque chose, le lien se transforme et devient contractuel (Durif-Varembont). Ce n’est pas parce que « c’est moi, ton parent que je me lie à toi » et en réponse l’enfant fait lien avec moi, mais ici plutôt sous forme d’un « donnant-donnant », d’un contrat narcissique. Il existe plusieurs types d’alliances et de contrats qui interrogent les dimensions de contre-don et de gratuité qui font partis du lien, avec des conséquences en terme de pathologies, de difficultés à parler vraiment, à soutenir le conflit. Ces difficultés peuvent entrainer des dérives dans les pratiques de médiation elles-mêmes, par exemple dans la recherche d’un accord à tout prix. Plutôt que de forcer l’accord, on peut constater le désaccord et arrêter la médiation. Un accord à tout prix masque le déséquilibre entre les partis et que l’accord est en fait une soumission de l’un à l’autre. Dans ce contexte, quelques remarques plus générales, sachant que chacun a une histoire de vie particulière. La question de l’addiction s’est multipliée et je fais quelques hypothèses concernant les personnes précaires et en addiction : la solution pour vivre et gérer les complexes d’une bonne névrose avec ses rituels obsessionnels, ne marche pas pour eux, celle de se marquer corporellement avec des tatouages, ou  celle du sexe, non plus. Reste parfois la relation aux animaux, seul lien pour les grands précaires que celui de la laisse (laisse-moi / attache-moi). Le chien sert alors de médiateur du lien social. D’autres essayent  le produit (drogues, alcool, tabac), car seul le produit permet d’éprouver la sensation d’exister, dans une manière de s’auto-fonder, de « s’auto-naitre » sans autre et avec la maitrise de l’objet qui comble et manque à la fois : naitre à nouveau en se faisant disparaitre, tant pour les effets anesthésiques qui suppriment toute angoisse, que pour les effets excitants qui activent le désir de vivre et d’être en lien avec d’autres. Je vous remercie de votre attention. Pour conclure, le désarrimage, la mésinscription ont des conséquences cliniques pratiques : beaucoup de ces personnes ne vont pas dans les dispositifs classiques médicaux et récusent tout projet de soin ou de réinsertion trop rapide pour eux. Cela nous oblige à repenser l’accueil, le type de dispositifs. Ensuite, la reconstruction des liens va demander un ré apprivoisement comme dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry ou bien Le Petit Poucet car ils nous laissent des petits cailloux dont on peut se saisir et avec le temps espérer un rapprochement, un amarrage. Mais cela nous oblige à accepter les modalités de rencontres qu’ils nous proposent, pour aller vers, et ce sont les petits cailloux qui peuvent ainsi permettre de revenir dans les lieux de soins. Dans tous les cas, il ne faut pas aller trop vite et veiller à créer les conditions pour que le lien puisse apparaître. Ces conditions préalables sont souvent loin de nos cœurs de métier, comme discuter autour d’un café, mais c’est souvent un passage obligé que de partager un bout d’humanité avant d’aller plus loin. C’est une clinique, non pas « de la structure », mais une « clinique de l’objet » car on sait que l’objet toxicomaniaque est transversal aux structures psychopathologiques. Plus les gens sont en difficulté avec le lien plus ils vont être sensibles à la manière dont on les approche et à ce qu’on veut pour eux. C’est une clinique qui oblige à avoir une certaine authenticité et à travailler « l’ aller vers » pour répondre à l’inversion de la demande. Cela mériterait d’interroger plus longuement ces questions, mais voilà déjà quelques pistes. Je vous remercie de votre attention.
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