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Expériences professionnelles

Retours d’expériences dans l’accompagnement de structures

Dans le cadre d’une recherche-action portant sur les questions d’acceptabilité des lieux de Réduction des risques, commandée par le bureau de prévention des addictions de la Direction Générale de la Santé, une offre d’accompagnements a été diffusée fin 2014 par l’intermédiaire des têtes de réseaux du secteur. Quatre structures associatives ont ainsi bénéficié en 2015-2016 d’un accompagnement long, sur plus d’un an, à raison d’une intervention tous les deux mois : l’ACEP à Bourges, région Centre, pour l’ouverture du CAARUD Le 108 l’ANPAA 64 – Pays Basque à Bayonne, région Aquitaine, en prise avec des plaintes du voisinage après un récent déménagement, le Centre Rimbaud à Saint-Etienne, région Rhône-Alpes, CSAPA-CAARUD pour son projet de déménagement, la Fondation PSP-Actes à Nice, région PACA, pour son « projet » de réouverture du CAARUD EntrActes. La méthodologie consistait à entendre dans un premier temps les professionnels, cadres et dirigeants bénévoles des structures accompagnées durant trois heures de réunion afin de fixer clairement avec eux les objectifs généraux et spécifiques de cette démarche, en fonction des problèmes rencontrés, du contexte et de l’intérêt des équipes. Dans un second temps, ces éléments ont été présentés aux partenaires institutionnels et habituels de la structure afin de les associer à la démarche. Ces deux premiers temps d’échanges communs ont ensuite donné lieu à des accompagnements spécifiques répondant aux objectifs partagés. Nous partageons ici les interventions co-construites qui se sont révélées les plus fructueuses sous forme de fiches thématiques : Le rôle de tiers, facilitateur dans l’expression des difficultés et médiateur pour le partage des objectifs, Le diagnostic en marchant, testé sur deux sites et prétexte à la construction de partenariats à travers l’observation partagée des abords de la structure, La participation des usagers à la définition des usages, afin de les impliquer dans la gestion ou l’anticipation des problèmes, Les fêtes des voisins, de la musique… qui impliquent une démarche d’« aller-vers » les riverains et créent des temps conviviaux d’ouverture institutionnelle sur des moments festifs populaires, non spécifiques à la structure. Le rôle de tiers. L’action de la réduction des risques s’est fondée historiquement sur des actes militants face à l’épidémie de sida, dans une posture d’opposition à l’ordre établi. Les structures « bas seuil » ouvertes dans les années 1990, souvent par les usagers eux-mêmes, étaient très éloignées d’une posture de conciliation. Avec le décret du 19 décembre 2005 et l’officialisation des CAARUD, la réduction des risques et l’accompagnement des usagers de drogues sont reconnus comme mission de santé publique. L’activité de médiation sociale figure dans les missions avec l’objectif d’assurer d’une bonne intégration dans le quartier et prévenir les nuisances liées à l’usage de drogues(2). Ce changement fait passer les acteurs de la réduction des risques d’une position de contestation à une place les recommandant de façon pérenne comme acteur de santé publique soutenu financièrement par l’état. Un autre changement l’accompagne : la demande citoyenne d’apaisement et de respect de l’ordre établi sur les lieux d’installation de ces dispositifs. Le changement de paradigme institutionnel a occasionné un trouble dans les équipes d’intervenants en CAARUD, clairement ressenti à l’occasion du travail que nous avons engagé sur la médiation sociale et l’acceptabilité des lieux de réduction des risques. Nous avons pu observer les hésitations des professionnels de terrain ayant exercé avant 2005. Certains sont passés du statut de « défenseur des usagers » à celui de représentants d’établissements médico-sociaux travaillant avec les publics les plus en difficultés. Ce changement implique non plus la seule sanctuarisation des lieux vis-à-vis des personnes voulant porter atteinte aux usagers et à la fonction de réduction des risques, mais aussi de porter la bonne parole auprès des riverains et d’assurer la gestion de la propreté des abords, des nuisances sonores liées aux aboiements des chiens, des conflits entre usagers ou avec les riverains du CAARUD près du lieu d’accueil ou dans un périmètre étendu. Les équipes sollicitées dans le cadre de cette expérience ont pour les plus anciennes régulièrement témoigné d’une forme de scepticisme quant à ces nouvelles missions, soulignant leur manque de limites : Est-ce réellement de notre ressort d’intervenir hors des murs ? Faut-il ramasser nous-mêmes les déchets et déjections supposés abandonnés par les usagers et leurs animaux de compagnie ? Où s’arrête notre mission ? Les équipes de direction sont, quant à elles, tenues de respecter des engagements légaux et régulièrement confrontées aux pressions institutionnelles soucieuses de tranquillité publique. Les menaces de fermeture des municipalités pour trouble à l’ordre public, dans un contexte de mobilisation des riverains facilitée par les réseaux sociaux, amène ces équipes de direction à se saisir plus activement de ces questions. L’observation de ces oppositions depuis notre place de tiers tel qu’il nous a été donné de le faire dans ces accompagnements, a permis de nouer le dialogue entre les professionnels de terrain et les équipes de direction sur les enjeux de la médiation sociale en réduction des risques d’une part, et d’autre part, aborder une définition interne du champ d’action de ces professionnels sur l’espace public. S’interroger collectivement sur le sens des actions de médiation, en co-construire le périmètre, permet d’atténuer les tensions internes aux équipes. L’intervention d’une personnalité extérieure à la structure aide clairement à cela. Le diagnostic en marchant. Relevé dans l’état des lieux bibliographiques du guide Faire accepter les lieux de Réduction des risques : un enjeu quotidien, le diagnostic en marchant (walk about tours, marche exploratoire) est fréquemment utilisée pour des observations partagées de terrain entre différents acteurs dans les secteurs de l’urbanisme, de la politique de la ville et de la prévention spécialisée(3). Répondant aux objectifs fixés par les professionnels, nous avons proposé la démarche dans l’accompagnement de deux structures (création et déménagement). Soumis aux partenaires lors de la réunion de présentation des objectifs, la démarche de diagnostic partagé qui permet d’établir la situation du quartier au moment de l’ouverture du local, a été approuvé par les partenaires. Elle sédimente collectivement un diagnostic de l’état du quartier au moment de l’implantation de la structure, avant l’appropriation des abords par les usagers et offre un socle commun de référence, un point « 0» sur l’évolution du quartier. Toute la démarche de préparation du parcours, de réalisation (parcours + mise en commun) et de restitution a également permis de développer l’interconnaissance des différents acteurs mobilisés : professionnels de la structure, élus et représentants des services municipaux, riverains, commerçants, usagers, représentants de structures partenaires et services publics en proximité… La méthodologie a donc consisté à associer un jour donné, un groupe de 15 personnes maximum, hétérogènes dans leurs points de vues et d’usages du quartier, afin leur proposer de croiser leurs représentations et perceptions d’un secteur géographique préalablement identifié par les équipes et les usagers comme secteur d’usage ou de passage des publics accueillis par le CAARUD Concrètement, le parcours a été testé par des membres de l’équipe accompagnés d’usagers de la structure, afin de valider itinéraire et durée. L’information donnée aux usagers a permis de les impliquer dans la démarche et a été pour eux l’occasion de faire valoir leur connaissance du quartier et d’expliciter la réalité de leurs usages présents et futurs du quartier. Il est recommandé de prévoir une balade d’une durée de 45 minutes à une heure, comportant une dizaine de points d’arrêt soumis aux commentaires de chaque participants grâce à une fiche de recueil des observations sur laquelle il est possible de noter les points positifs et négatifs observés, ainsi que la connaissance des participants de la population ou des usages habituels du lieu. La marche doit être suivie d’un temps de restitution d’une heure à une heure trente, permettant la mise en commun des observations. Les résultats compilés ont ensuite fait l’objet d’une présentation lors des journées portes-ouvertes servant d’inauguration officielle des lieux. Liste du matériel nécessaire : Fiches de recueil des observations Plans du parcours Tablettes rigide support à l’écriture Stylos Appareil photo Paper-board et feutres pour la restitution Fiche de recueil des observations du diagnostic en marchant de Bourges Dignostic en marchant: Bourges, 18 Janvier 2016. Dimensions : Conception du lieu, Propreté/ Etat général ; Observation des usages du lieu. Populations qui fréquente habituellement les lieux Points positifs observés Points négatifs observés Points d’observations N°1 Points d’observations N°2 Points d’observations N°3 Points d’observations N°4 Points d’observations N°5 Présentation de restitution du diagnostic en marchant de Bourges La participation des usagers à la définition des usages. Acteurs à part entière de la réussite d’une implantation, les usagers ont été impliqués sous diverses formes lors des accompagnements, principalement dans les structures ayant une  antériorité de travail avec eux. Ainsi, les dispositifs fraichement créés se sont appuyés sur un nombre restreint d’usagers pour participer au repérage du diagnostic en marchant et à la préparation des journées portes-ouvertes ; tandis que les dispositifs plus anciens qui ont intégré des usagers au Conseil d’administration de l’association, leur ont proposé de participer au diagnostic en marchant ou à la rédaction d’une charte d’accueil des chiens. Leur regard en matière de pratiques des lieux a ainsi permis d’identifier lors de la préparation des diagnostics en marchant ,des points d’arrêt susceptibles d’abriter des injections dans l’espace public ou de définir précisément les besoins de leurs animaux de compagnie. Répondant aux objectifs fixés avec les professionnels et bénévoles de l’ANPAA 64 – Pays Basque, la problématique de l’accueil des chiens, interdits dans l’enceinte de la structure, a été définie comme prioritaire. Certains chiens attachés sur le terre-plein en face de la structure aboyaient pour appeler leur maitre absent de leur champ de vision, dérangeant les voisins à proximité. D’autres ont créé des incidents en étant attachés aux portails d’habitations voisines. Enfin, en restant seuls sur la voie publique, leur présence a également incommodé la circulation des passants, l’équipe évoquant une femme âgée venue en pleurs expliquer qu’elle avait peur des chiens sur le trottoir et que cela l’obligeait à effectuer un détour. L’acceptation des chiens dans l’enceinte de l’établissement était également une demande explicite des usagers assurant être en mesure de gérer la situation si l’occasion leur en était donnée. Décision a donc été prise de mettre en place une expérimentation de huit semaines autorisant la présence des chiens dans la cour, cette dernière possédant des anneaux d’attache contrairement au lieu précédent inscrit en centre-ville. Trois réunions avec les usagers ont été consacrées à la rédaction de la charte d’accueil des chiens fixant les usages et responsabilités de chacun. Cet important travail réalisé avec les usagers a permis de valider l’expérimentation et offrir un accueil permanent aux chiens des usagers dans les limites fixées par la charte. Malgré une plainte écrite d’une voisine, le CAARUD s’est vu conforté par le propriétaire des lieux sur l’accueil des chiens attachés dans la cour, moins dérangeant pour l’ensemble du voisinage que l’interdiction en vigueur précédemment. Parallèlement, un cahier des incidents a été mis en place par l’équipe et a, de son côté, permis de relativiser le nombre des plaintes et leur intensité. Les temps conviviaux d’ouverture institutionnelle Ou comment se rencontrer dans des occasions apaisées ? Les rencontres à caractère festif ont été des moments importants, voire cruciaux, dans le processus d’acceptabilité des lieux par leur voisinage. Ces temps donnent l’occasion aux riverains de rencontrer les personnes qui fréquentent les structures de réduction des risques sous un prétexte partagé par tous et non stigmatisant. Ils permettent, sous des formes diverses, de démystifier aux yeux des riverains, les usagers et de rencontrer les professionnels des lieux, de renforcer la légitimité institutionnelle de la structure, de démontrer la dimension médico-sanitaire des accompagnements, d’impliquer les usagers dans la préparation et de les mobiliser le jour J. L’inauguration officielle Joignant solennité et détente, le moment a été relevé positivement par les professionnels de Saint-Etienne qui ont pu à la fois « marquer des points » auprès des voisins et représentants de la copropriété, flattés de la rencontre avec les « officiels » (préfet, élus, directeurs d’agences publiques…) et des « papys, mamies » connus dans le quartier, plus enclins à comprendre les objectifs de réduction des risques in situ un verre à la main. Une journée porte-ouverte Organisée à l’occasion de l’inauguration officielle, cette journée a permis à Bourges de faire se rencontrer partenaires, voisins, officiels et usagers autour de la présentation des activités du CAARUD, des résultats du diagnostic en marchant, des « oeuvres » graphiques et culinaires des usagers. Fête de la musique – 21 juin Action spécifique portée par le CAARUD de Bayonne, la Fête de la musique a été support à une démarche d’aller-vers les voisins par une action de porte à porte : cent flyers présentant le lieu et donnant horaires et contacts (mail + téléphones) ont été distribués par le biais d’un porte-à-porte entrepris par les professionnels de la structure auprès des voisins directs. En binôme mixte homme-femme, ils les ont distribués en invitant chaque voisin rencontré à l’après-midi porte-ouverte fixée le jour de la Fête de la musique. Une cinquantaine de courriers ont également été adressés aux voisins non rencontrés. L’accueil réservé à leur démarche a été globalement bien plus positif qu’ils ne s’y attendaient (régulièrement invités à entrer), ce qui a participé à tranquilliser l’équipe vis-à-vis des rapports possibles à entretenir avec le voisinage. Ainsi, dans les échanges qui se sont créés, les questions qui ont été posées lors de ce démarchage, c’est tout autant le fait se faire connaitre que de connaitre les voisins qui a été obtenu. Le choix de la Fête de la musique offrait également la possibilité d’accueillir des gens de passage, et donnait toute légitimité aux animations extérieures, certaines en lien avec la thématique. Cette porte-ouverte a été prétexte à la réalisation d’un évènement artistique et festif construit avec les usagers lors d’une réunion spécifique, voyant l’après-midi agrémentée de jeux d’expression autour de la musique proposés par l’équipe, de photographies réalisées par les usagers, d’un stand de présentation des missions de la réduction des risques. Les partenaires habituels de la structure également invités, ont majoritairement envoyé des représentants. Cette première porte-ouverte était pensée par l’équipe comme un galop d’essais, avec des ambitions raisonnables quant au nombre de riverains et d’usagers mobilisés. Elle s’est soldée par un joli succès tant sur l’’ambiance que sur la fréquentation. La Fête des voisins, les fêtes de quartier… Des résultats positifs sur les représentations de la population générale ont été relevés dans une résonance large lors de l’implication des professionnels et des usagers dans les préparatifs puis l’animation de fêtes de quartier comme à Lyon 3ème avec le CAARUD Pause Diabolo ou dans une résonance resserrée lors de la Fête des voisins comme à Saint-Etienne auprès des habitants de l’immeuble hébergeant le lieu de RdR. Références: [1]  Offre d’accompagnements sur le site de la Fédération Addiction [2]  Art. R 3121-33-1 du Décret n°2005-1606 du 19 décembre 2005 [3] Commissariat général des territoires, Le diagnostic territorial participatif, http://www.ville.gouv.fr/IMG/pdf/fiche-diagnostic-territorial-participatif.pdf APSN, Centre de ressources pour la prévention spécialisée, Diagnostic territoire : des ressources pour les acteurs de terrain, 2016, plateforme pédagogique numérique : Observations de terrain. https://diagnostic-territoire.org/documentation/observations-de-terrain
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Comment répondre aux inquiétudes liées aux « nuisances » ? L’expérience de Ramonville-Saint-Agne

L’association Clémence Isaure existe depuis 29 ans à Toulouse et porte un CSAPA, un CAARUD, un CHRS, ainsi que les projets « un chez-soi d’abord » et TAPAJ. Je vais vous parler de la question des nuisances et comment y répondre en partant d’une citation de Scott-Fitzgerald « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » Nous avons été interpellé, il y a quelques années, par une ville de 14 000 habitants appartenant à la grand métropole toulousaine qui s’appelle Ramonville-Saint-Agne où est enregistrée en 2009 une succession de plaintes puisque sur une place du coeur de la ville, en proximité d’un centre commercial et d’immeubles d’habitation, des gens viennent faire la manche avec des chiens. Les plaintes de commerçants s’accumulent rendant ce groupe responsable d’une baisse de leur chiffre d’affaires et du sentiment d’insécurité sur le quartier. Le maire de Ramonville, Christophe Lubac, avait alors deux choix devant lui : soit l’envoi de la police faisant croire momentanément à une résolution du problème en le déplaçant en réalité sur la commune voisine, soit interroger d’autres solutions et démarches. Il a préféré se tourner vers notre association et son CAARUD pour mieux comprendre la situation, réfléchir à une méthodologie et élaborer des recommandations. Les enjeux se sont très vite dessinés, impliquant plusieurs acteurs : la mairie, les publics qui composent ce groupe faisant la manche, les commerçants et les habitants. Nous avons donc cherché à découvrir qui étaient ces publics, d’où viennent-ils, quelles sont leur trajectoires, comment favoriser leur accès aux soins dans une commune qui n’a pas de dispositif spécialisé, quelle est la cause du sentiment d’insécurité qui pose problème, quel est l’impact des nuisances pour les activités commerciales, quelle est la place de la police c’est-à-dire de la loi qui ne semble pas être présente et comment la mairie peut répondre aux inquiétudes des citoyens et répondre en terme de prévention plutôt que de répression. Cela pouvait donc apparaitre comme quelque chose d’insurmontable mais le fait de travailler sur des ressources anthropologiques, des expériences cliniques commence à dessiner une méthode qui interroge l’ensemble des acteurs déjà cités et c’est ce que nous avons fait. Lorsque j’ai rencontré les commerçants, un par un, j’ai été surpris par leurs propos contre ces personnes, responsables apparemment de tous leurs maux. Puis, au fil des entretiens, les commerçants sont apparus plutôt favorables à une démarche d’aide auprès de ces publics qui jouaient le rôle de bouc émissaire, masquant des questions plus complexes autour du centre commercial vieillissant, du manque d’entretien, de végétalisation, des problèmes d’éclairage le soir et de propriété des espaces : qui est responsable de quoi ? L’approche des publics stigmatisés a permis de se rendre compte qu’ils étaient venus à Ramonville car ils avaient été repoussés par la Ville de Toulouse et qu’ils avaient pris la ligne B de métro vers le sud. Ces personnes ont fait part lors des entretiens du fait d’être mieux accueillis et considérés à Ramonville que dans la grande ville en proximité plus excluante. Ces entretiens ont mis à jour des usages de substances psychoactives, des situations de grande précarité, certains avec des problèmes de santé. Une consultation des riverains a également été mise en place par questionnaire dans toutes les boites-aux-lettres accompagné d’entretiens plus longs en face à face avec certains d’entre eux. Ce recueil a permis de confirmer l’accueil plutôt bienveillant de la population et le fait que leur présence n’était pas si problématique mais relevait du phénomène du bouc émissaire tel que décrit par René Girard. Ainsi je découvre au bout du compte que des bandes de jeunes qui n’avaient pas été évoquées jusque-là, contribuent au sentiment d’insécurité en squattant les parkings le soir par exemple, mais ces jeunes ne font pas partie des publics décriés en première intention. Il existe également des problèmes d’urbanisme et de copropriété importants. La restitution des entretiens s’est faite de manière croisée pour l’ensemble des acteurs en présentant leur résultat ainsi que ceux des autres catégories interrogées, en présence du maire et de l’équipe du CAARUD qui avait proposé aux usagers de s’organiser pour désigner des représentants présents lors de ces restitutions. Leur présence sans les chiens, attachés à l’extérieur, sans avoir consommé, leur a permis de tenir un discours citoyen avec des revendications claires qui a marqué le maire ! Ce croisement de la parole de chacun permettant le croisement des représentations a été déterminent dans la méthode. Dans toutes les municipalités, il y a des élus de la majorité et des élus d’opposition qui s’étaient engouffrés dans la brèche. Aux vues des entretiens et de la restitution, nous avons décidé de former et convaincre l’ensemble des élus, mais aussi les chefs de services municipaux. Expliquer ce que recouvre la Réduction des risques, son histoire, sa légitimité, mais aussi faire comprendre les bénéfices collectifs, partagés de la RdR pour les usagers, les riverains et le lien social. Nous avons effleuré la problématique de la communication depuis ce matin mais cette question est déterminante. Les agents d’entretiens ont été formés au traitement des déchets à risque infectieux et cela répondait pour eux à une véritable attente. <strong>La probl</strong><strong>ématique de départ vient révé</strong><strong>ler un </strong><strong><em>continuum </em></strong><strong>de situations vécues sans ê</strong><strong>tre verbalis</strong><strong>ées jusque-là</strong>. Nous avons été surpris de découvrir cette difficulté qui a finalement été surmontée collectivement grâce à la médiation. Cette forme d’omerta est particulièrement vraie sur les questions de drogues, puisque la loi et son interdit plane de près ou de loin et bloque la parole tant du côté des services que des élus ou des habitants. Nos préconisations ont répondu à des objectifs prioritaires comme créer du lien avec les personnes en grand marginalité, faire une prévention de proximité au regard des maladies qu’ils pouvaient avoir et de leurs réticences envers les dispositifs de soins et les institutions en général, favoriser l’accès aux droits en réponse à des besoins premiers comme se doucher, bénéficier de soins infirmiers, construire des parcours d’insertion individualisés et contribuer à la paix sociale en jouant clairement notre rôle de médiation. Nous avons également proposé l’extension du CAARUD, situé en centre-ville de Toulouse depuis 1994. En mars 2011 un lieu d’accueil appelé l’Amarre a donc été ouvert par l’association Clémence Isaure sur la commune de Ramonville complété par du travail de rue débuté avant même l’ouverture du lieu d’accueil, qui a permis d’aller à la rencontre des publics, de distribuer et récupérer du matériel d’injection et de créer du lien. Autre action importante de notre association autour de la médiation avec les commerçants et les habitants et de rencontres avec les partenaires de la commune (CCAS, Maison de la Solidarité…) et les médecins et pharmaciens de la commune afin de les mobiliser et sensibiliser. Cela a été possible grâce à un financement de la ville et de l’Agence régionale de santé. Après six ans d’expérience, le bilan est de 324 accueils par an en moyenne avec neuf personnes par accueil sur une demi-journée d’ouverture. Cinquante-trois personnes différentes avec des consommations de produits variées (alcool, buprénorphine haut dosage, opiacés, cannabis…) ont été accueillies alors qu’au début on nous parlait de cinq personnes ! <strong>Cela a été un révélateur d’une problématique qui n’était pas apparente</strong>. Si cette ville l’a fait en avance sur la métropole urbaine, un bon nombre d’autres communes peuvent être concernées. Pour le coup, la médiation est aussi un révélateur et ce phénomène est particulièrement intéressant. Près de 10 000 seringues sont distribuées par an et un taux de retour du matériel distribué de 90 % en moyenne, avec des années exceptionnelles à 98 %. <strong>Le fait que tout le matériel distribué revienne est significatif de l’inclusion de ces personnes dans une dé</strong><strong>marche citoyenne</strong>. La réduction des risques a produit cette démarche citoyenne et lorsque l’on parle des exclus, il ne faut pas oublier qu’ils sont inclus politiquement. L’évolution des représentations produit chez les commerçants et les habitants que nous avons revus, la conviction de la nécessité d’aider les personnes et l’idée au bout du compte que ces personnes ne sont pas la cause de leurs soucis et qu’en les aidant cela permet de pérenniser les choses du côté de l’apaisement des tensions et produit des résultats du côté du vivre-ensemble, ou de la régulation sociale pourrait-on dire, et un sentiment d’insécurité qui disparait. J’ai été frappé par le retournement de leur positionnement à l’inverse de ce qu’ils constataient au départ, parlant de l’insécurité sur Toulouse alors que leur ville maintenant est apaisée. Pour la mairie, cela représentait la nécessité de mener une action de réduction des risques à l’échelle de la commune, ce qui n’était pas une mince affaire pour les élus et les agents de la ville qui n’avaient jamais mis en œuvre cette politique ; l’importance également de porter plus largement cet enjeu au niveau de la communauté urbaine ; la consolidation d’idées et de participation des usagers à la démarche de prévention et enfin une position commune à l’échelle de la ville c’est-à-dire que les élus, les chefs de service n’hésitent pas à promouvoir cette démarche. Enfin, pour les publics, les conséquences ont été importantes puisqu’ils ont été co-acteurs de la démarche. Les usagers ne sont pas seulement de passage et la prise en compte de la parole des usagers, la co-construction avec eux est possible car ils sont totalement citoyens et s’impliquent fortement dans la réduction des risques comme le montre les taux de retour du matériel. Ensuite, ils ont souhaité plus largement accéder aux soins. Ce résultat a frappé l’équipe : comment des gens réfractaires au départ, arrivent à demander à un éducateur « quand est-ce que je me soigne ? ». Ils sont devenus demandeurs d’une réelle prise en charge, avec également plus d’orientation vers les services de la commune type CCAS, Maison de la solidarité qui sont juste au-dessus du lieu de manche et qu’ils n’utilisaient à l’époque que pour leurs lavabos. Ils accèdent au logement avec un important travail ces dernières années de l’assistante sociale de Clémence Isaure et désormais, une fois que les besoins premiers, structurants, sont réalisés ou satisfaits, le désir d’évoluer apparait. Cela est apparu récemment dans des questionnaires au travers desquels ils commencent à se projeter notamment vers de l’insertion, posant la question du travail et la possibilité de faire quelque chose ensemble dans cette direction et faisant le lien avec ce qui a été dit de la Petite Rockette, le désir de culture apparait.
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Quelles médiations auprès de migrants ?

Bonjour, je vais vous parler de notre expérience de médiation linguistique et culturelle auprès des migrants de l’Europe de l’Est. Une expérience qui ne correspond pas aux présentations auxquelles j’ai assisté ce matin, mais la médiation recouvre de nombreux champs. Bociek est une intervention psychosociale auprès des migrants et des équipes qui les accompagnent, portée par six personnes parlant russe, polonais, bulgare ou roumain, pour cinq « équivalent temps plein ». L’équipe est mobile, nous n’avons pas de lieu d’accueil propre et nous menons toutes nos actions en binôme avec les structures partenaires. Cette équipe existe depuis bientôt dix ans refusant dès le départ de créer un lieu dédié afin de ne pas créer un espace ghetto pour les migrants d’Europe de l’Est. Nous cherchons à contribuer à l’intégration de ces publics dans les structures d’accueil qui ne sont pas ciblées « migration ». L’équipe est composée d’une majorité de psychologues et d’éducateurs avec un public cible de grand précaires avec des problèmes sociaux et, pour la plupart, des problèmes psychiques. L’accompagnement que nous proposons se trouve donc à la jonction de ces deux aspects. Nous sommes structurés en quatre pôles linguistiques qui nous permettent de couvrir une vingtaine de pays d’Europe de l’Est. Nous pouvons intervenir sur demande de l’usager migrant ou le plus souvent des professionnels. L’objectif premier de notre intervention est de faire du lien entre les migrants qui ne parlent pas français et la structure d’accueil. Si l’accompagnement se passe bien, nous sommes amenés à nous retirer une fois le lien établi entre les deux parties qui commencent à se comprendre sans notre aide. A minima cet accompagnement dure six mois ou un an, mais dans certains cas l’accompagnement dure plus longtemps. Notre principal outil est la médiation linguistique et culturelle. Notre objectif est que les gens se comprennent tant d’un point de vue de la langue parlée que du contexte culturel qui voit les représentations des professionnels et des migrants parfois se heurter. Sur le terrain, nous travaillons aussi bien avec des équipes de maraudes que sous forme de permanences dans les espaces solidarité insertion, les CSAPA, ou sous forme d’interventions ponctuelles à la demande. Nous avons à ce jour une vingtaine de partenaires conventionnés. Les problèmes d’addictions aujourd’hui sur Paris ne concernent que deux pôles : le pôle polonais et le pôle russophone. Je salue les collègues de Bordeaux, mais ici les bulgares n’injectent pas de Subutex ! Je crois cependant savoir que la diaspora bulgare de Bordeaux est issue d’une seule et même ville, ce qui peut expliquer cette différence. Nous concernant, le problème des polonais se situe plutôt autour de la consommation d’alcool, alors que les russophones sont pour moitié des injecteurs, dépendant aux opiacés ou sous substitution. Un projet a été créé il y a deux ans, à destination de ce public : Spasibo, projet inter-associatif auquel participent Ego-Aurore, Gaïa, Safe, la Coordination Toxicomanies, Action métropolitaine, et qui a pour objectif d’aider aux diagnostics, d’adapter le type de prévention, sensibiliser les professionnels aux spécificités de ce groupe de migrants, élaborer des prises en charge efficaces… Le profil du public avec lequel nous travaillons dans ce projet est celui des usagers de drogues russophones, isolés ou en famille, 40/45 ans, ressortissant de Géorgie pour beaucoup, ou des pays du Caucase, Ukraine, Lituanie. Tous démarrent leur carrière en France par une demande d’asile, qui reste le meilleur moyen de régulariser même provisoirement la situation. Leurs consommations concernent les opiacés artisanaux et l’héroïne. Les médicaments et traitements de substitution leur apparaissent, arrivés en France, comme des produits de qualité facilement accessibles à Barbès. Beaucoup d’hépatites C dans cette population, ce qui présente une dynamique intéressante puisqu’elle arrive avec une demande de soins active et importante et ne nécessite pas de médiation médicale. L’accès aux droits de cette population est limitée à faire le 115, une domiciliation, l’aide médicale d’état et l’ouverture d’un compte bancaire. Tout ce qui est travail ou insertion ne les concerne pas, d’où la petite délinquance. Nous constatons d’ailleurs que les allers-retours en prison contribuent à un meilleur état de santé de cette population. Les publics arrivent avec leurs représentations et les professionnels ont également leurs représentations des publics. On peut légitimement interroger leur choix de s’installer dans un pays dont ils ne maitrisent pas la langue et la forme de mise à distance que cela représente. Les personnes s’isolent dans une langue qu’elles ne comprennent pas et où elles ne peuvent pas se faire comprendre. On constate pour certaines d’entre elles, arrivées depuis des années ou dizaines d’années, qu’elles ne maitrisent pas le français. L’hypothèse de notre équipe est que cet isolement est une défense psychique, une protection vis-à-vis de l’extérieur, suite à un trauma ou parcours de vie particulier. Plusieurs réponses institutionnelles sont possibles face à cette difficulté de la langue. La première consiste à ne pas accueillir. Donner accès à un traitement de substitution à une personne à qui nous ne pouvons pas donner de consignes, ni expliquer la dangerosité du médicament peut être dangereux. Certains CSAPA préfèrent ainsi ne pas entendre, ni répondre à cette demande. Une autre solution consiste à apprendre la langue ou recruter un professionnel parlant la langue. C’était le choix de Gaïa, structure qui accueille à Paris le plus grand nombre de russophones, où deux médecins parlent russes dont un l’a appris pour répondre aux demandes au sein de la structure. Sans possibilité de recruter, ni d’apprendre la langue, on peut s’adresser à un tiers, à une ressource extérieure comme l’interprétariat, un choix assez coûteux (cinquante euros les vingt minutes) mais qui permet d’avoir un interprète en ligne très rapidement. Il est possible également de se tourner vers des dispositifs de médiation avec une équipe comme la notre ou vers des dispositifs d’usagers ressources ou usagers pairs. J’insiste sur la différence entre un usager ressource qui fréquente le centre, vers qui la structure se tourne du fait de sa présence, et un usager pair qui a suivi une formation, qui est régulièrement encadré et qui a formulé son volontariat dans cette activité. Les usagers pairs peuvent se déplacer d’une structure à l’autre en fonction des besoins. On peut aussi trouver des bénévoles qui sont également encadrés dans leur activité, notamment du fait de la difficulté pour ces personnes de ce confronter aux problèmes de leurs compatriotes, alors qu’elles ont elles-mêmes connu cette situation. La mutualisation des ressources écrites avec, par exemple, une liste de mots et d’expressions de première nécessité est également possible et permet a minima de communiquer. Mais en dehors de briser la barrière linguistique, il est également important d’appréhender la spécificité des populations et donc de former les équipes à une meilleure compréhension de ces populations. Ainsi la médiation est nécessaire pour permettre le rôle de tiers et de permettre de trouver un terrain d’entente entre l’usager et le professionnel. Le rôle de tiers est systématique dans notre dispositif puisque nous ne faisons pas partie de la structure dans laquelle nous intervenons. La médiation est également culturelle car malgré l’appartenance de ces pays à l’Europe, il existe des différences au niveau des évidences qui sont parfois choquantes et nécessitent des explications. La médiation joue également sur les représentations des deux parties qui ne correspondent pas et prend le temps de trouver le dénominateur commun, la moyenne ou la médiane, afin de créer le lien. Ce qui nous fâche sur le terrain est que notre dispositif soit présenté comme un dispositif de traduction avec des interprètes, alors que l’interprétariat et la médiation sont deux choses clairement différentes. La traduction concerne l’écrit, l’interprétariat l’oral et dans les deux cas le texte doit être le plus fidèle à l’original, sans ajouter, ni commenter, ni se prononcer sur ce qui est dit : l’interprète n’existe pas dans la relation. Dans une situation de médiation, on peut se permettre des interprétations, des explications, des commentaires, des raccourcis, tout ce qui vise à rendre la communication la plus claire possible pour les deux parties, à la rendre plus efficace. L’objectif de la traduction est de transmettre l’information, l’objectif de la médiation est de créer un lien, trouver un terrain d’entente. D’où l’importance de connaitre le public avec lequel nous travaillons. Les personnes précaires sans beaucoup de repères quant à la situation de communication dans laquelle elles se trouvent, ont besoin de l’étayage apporté par la médiation. Donner l’information ne suffit pas à expliquer pourquoi cette information est donnée à ce moment là, ni ce que la personne est sensée faire avec. Nos publics ne demandent pas d’explication alors qu’ils en auraient besoin. Cependant, comme je l’ai déjà dit, la traduction peut être disponible immédiatement alors que nos interventions, uniquement sur rendez-vous, se planifient d’une semaine sur l’autre. La traduction est un outil, la médiation place le médiateur comme co-intervenant avec le thérapeute ; la traduction ne nécessite pas de prérequis, la médiation nécessite l’existence d’une demande et un contact préalable au moins avec l’une des parties. Pour que la médiation fonctionne, la stabilité du binôme de professionnels est un outil efficace. Etre deux n’est pas de trop face à certains situations, à tel point que les francophones sont parfois jaloux des résultats de nos prises en charge. L’objectif de l’entretien est plutôt un accompagnement qu’une orientation car l’objectif est de créer un lien non ténu et d’accompagner la personne dans ce lien. Le médiateur arrive avec son métier de base, dans notre équipe psychologue ou éducateur, qui est une ressource supplémentaire mobilisable dans un entretien qu’il soit social, médical ou de réduction des risques. Notre expérience est également mobilisable dans des recherches de solutions types permettant d’alléger la tache de l’intervenant social par exemple. Une situation de partage de transfert s’installe et face à certaines situations, ce n’est pas trop d’être deux, voire trois ou quatre ! Nous permettons également la coordination du parcours de l’usager entre les différentes institutions impliquées comme l’hôpital, le centre de soin et celui d’hébergement. Les professionnels se tournent vers nous pour trouver ce lien entre les différentes interventions car nous centralisons les informations sur l’accompagnement, les synthétisons. La médiation a ses limites et la première vient d’un manque de confiance de la part du patient ou du professionnel ; une autre vient de la subjectivité du médiateur qui apporte sa personnalité dans l’entretien et qui peut perturber la médiation – on a tous des transferts bizarres de temps en temps ; quand l’objectif est différent de la création du lien comme lors des prises en charge hospitalières, aux urgences par exemple, où il faut répondre immédiatement et que le patient soit sorti dans deux heures. Cela ne fonctionne pas ou est mal perçu par le patient car la dynamique de création du lien commence mais la porte se referme très vite. Nous ne répondons pas à ce type de demande sauf s’il s’agit d’hospitalisations longues. La barrière de la langue étant vécue comme une défense psychique, certaines fois, le migrant va tout faire pour que la médiation n’ait pas lieu, en ne venant pas aux horaires de permanence par exemple. C’est un choix délibéré à respecter. Quand nous nous retrouvons face à des troubles psychiatriques comme des délires, la médiation ne peut pas être faite, au mieux une traduction simultanée afin que le psychiatre se rende compte de la problématique. Les pathologies du langage rendent certains propos intraduisibles mais il est quand même possible de créer un contact avec la personne pour l’amener vers le soin.
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