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Expériences professionnelles

L’intervention sociale à l’épreuve des trafics de drogues

A la suite d’un travail de deux ans mené à Marseille sur les réseaux et trafics de drogues, se sont tenus des ateliers professionnels, proposant deux journées d’échanges, de débats, de confrontations de savoirs et d’expériences, qui ont réuni des professionnels (de l’action sociale, de l’éducation, de la santé, de la justice, de la police, du logement social…), des élus et représentants institutionnels et des chercheurs en sciences humaines et sociales. La publication restitue ces deux journées, mais aussi la réflexion menée par le groupe interdisciplinaire « questions de réseaux » qui, confronté aux difficultés de ce terrain d’études, a du se « construire une éthique, un rapport au monde qui certes embrasse les problèmes techniques, légaux et moraux, mais qui leur est supérieur. Lorsque les institutions sont impuissantes à résoudre un problème (ici celui des trafics de drogues – et des usages, car s’il y a vente, c’est qu’il y a achat) ; lorsque la morale (distinction du bien et du mal) est défaillante pour éclairer le rapport que l’on doit entretenir à un objet ; alors une éthique doit prendre place pour donner une forme et une légitimité à ce que l’on fait, avec qui on le fait, et comment. »
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Le développement d’actions de médiation sociale

Le développement d’actions de médiation sociale en vue de s’assurer une bonne intégration dans le quartier et de prévenir les nuisances liées à l’usage de drogues 71 % des CAARUD mettent en œuvre une ou plusieurs actions de médiation sociale, liées principalement aux questions de voisinage et au lien avec les riverains. Parmi eux, 55% sont situés en milieu urbain et périurbain. Les témoignages en entretiens et en réunions régionales permettent de distinguer les enjeux de la médiation sociale suivant les contextes géographiques. Les problématiques de liens avec la population riveraine et de nuisances sont souvent différentes entre le milieu urbain voire en grandes agglomérations, et le milieu rural ou semi-rural (petites villes, chef lieu): • en milieu urbain, les files actives sont plus importantes, les problématiques sociales seraient plus visibles et les «nuisances ressenties» par les riverains semblent plus importantes du fait de la concentration d’habitations et de la visibilité de la précarité sociale (personnes sans domicile fixe dans l’espace public, proximité des scènes de consommation, etc.) • en milieu rural, l’interconnaissance et la faible densité de dispositifs d’accueil et d’insertion sociale entraînent d’autres problématiques : les usagers des dispositifs semblent venir moins spontanément de crainte d’être stigmatisés, donc les CAARUD ont tendance à se montrer plus «discrets» ou à développer les actions d’aller vers à destination des personnes en situation de précarité, qui seraient moins visibles qu’en ville. Les publics de la médiation sociale Les riverains Les problématiques sont souvent liées aux consommations légales mais interdites intramuros. Les consommations d’alcool et de tabac sont régulièrement à l’origine de problématiques de médiation sociale lorsqu’elles sont interdites à l’intérieur des murs du centre et n’ont pas d’espace dédié (cour intérieure, cabine fumeur). L’alcool apparaît comme la première cause de troubles pour les structures, en leur sein – et aux pourtours – violences, comportement inadaptés, perturbation de l’espace public, sentiment d’insécurité des riverains. La consommation de tabac a également des conséquences en termes de médiation sociale. De la même manière que lorsque les animaux de compagnie ne sont pas autorisés à l’intérieur du centre, les usagers vont avoir tendance à rester aux pourtours du lieu (rue, cage d’escalier, espace public attenant (square et autres). Ce public «dérange» et peut amener les riverains et les associations de quartier, les élus ou les commerçants en quête de solution, à interpeller la police ou le CAARUD, pour gérer la situation. Tantôt vu comme responsable des nuisances ou solution aux problèmes, il est des endroits où le CAARUD a un statut paradoxal. Les élus Plus encore que les dispositifs, les mairies sont régulièrement interpellées par les habitants sur les problèmes de nuisances. D’où l’importance pour les intervenants de se faire connaître dans leurs missions et leurs activités auprès des élus pour : • être ressources pour eux et les habitants («prévenir et régler les problèmes»); • repérer les besoins pour aller vers les usagers repérés par les habitants ; • organiser des réunions de concertation coordonnées par la mairie lors de soucis (plaintes des commerçants/riverains notamment). Les élus voient souvent une plus-value à l’action des CAARUD pour la gestion d’un public qui «dérange» et qui se rend visible dans l’espace urbain (festif, personnes sans domicile fixe…). Les forces de l’ordre La présence de forces de l’ordre a pu dans certaines structures empêcher l’exercice plein et entier de la mission de réduction des risques et d’accompagnement des personnes (contrôle des personnes à la sortie d’un CAARUD par exemple). Pour éviter cela, les intervenants ont entrepris un dialogue avec les forces de l’ordre sur la mission de santé publique du CAARUD et l’encadrement légal existant. La plupart du temps, les discussions suffisent à ce que la police se maintienne à distance de la structure. Les intervenants sont vigilants à baliser les espaces d’intervention de chacun et à faire preuve de justesse et de pragmatisme (ne pas se faire l’avocat d’un usager en cas de délit par exemple). Certains problèmes subsistent néanmoins, dans des contextes urbains ou semi-urbains, en fonction surtout des choix politiques en matière de gestion urbaine. Certaines mairies « font la chasse à la misère » ou à la mendicité ; les forces de l’ordre peuvent alors agir indirectement sur l’activité de la structure en délocalisant les populations. Les méthodes de la médiation sociale La formation des partenaires La formation paraît un levier efficace pour désamorcer les représentations de la population générale, ce qui inclut les partenaires exerçant hors du champ de la santé. Elle permet également une meilleure mise en œuvre de la RDR. Si elle n’est pas forcément très poussée en addictologie, elle peut s’avérer très fertile en termes de changement de regard et d’interconnaissance. Elle permet d’abord : d’outiller des acteurs souvent désemparés dans la gestion des situations négatives liées à l’usage, gestion du matériel usagé dans l’espace public, connaissances des effets des .. de trouver un langage commun entre intervenants en RDR et intervenants d’autres champs ; de faire naître des partenariats sur le long Les intervenants qui la mettent en œuvre notent la pertinence de la formation de tous les acteurs et notamment : des gardiens d’immeubles ; les agents de la voirie ; des acteurs des transports en commun (médiateurs de bus, conducteurs…) ; des acteurs locaux (maison des adolescents…) ; des acteurs de la prévention spécialisés, de la médiation ; des bistrotiers et directeurs de discothèques ; La formation paraît plus utile lorsqu’elle aboutit sur un accompagnement méthodologique par un réseau d’acteurs (Atelier-Santé-Ville ou réseau de santé). Les groupes, réunions et participation aux concertations L’une des modalités souvent décrites par les intervenants est l’organisation de débats citoyens. Le but est soit de réunir politiques, sociétés savantes et civiles, usagers, citoyens, afin d’apporter de la crédibilité au débat autour de la réduction des risques; soit d’organiser des réunions publiques, dans le meilleur des cas sur invitation des élus locaux, afin d’aborder et d’offrir des solutions à un problème avec les riverains ou d’informer de l’installation de la structure. Il s’agirait d’un levier important pour entamer un échange pédagogique sur l’action en RDR, mais cette pédagogie ne paraît pas toujours possible ; elle dépend encore beaucoup selon les interrogés des positionnements politiques des municipalités (voire des opinions de leur personnel) et de la réceptivité des citoyens conviés. Dans le travail de dialogue, certains intervenants pensent nécessaire de passer par des sujets qui bénéficient d’une image globalement positive telle que l’intervention en milieu festif ou la prévention. Cela est perçu comme un moyen de commencer à expliquer son action, montrer que ce sont les mêmes intervenants et les mêmes objectifs qui sous-tendent l’intervention en milieu festif dans la ville, et celle de l’accueil fixe, dans les squat ou en maraude par exemple. Travailler ou dialoguer avec la préfecture et participer aux commissions de veille sur la prévention de la délinquance n’est pas considéré de manière homogène ; quelques structures hésitent à s’y rendre, de crainte de ne pas y trouver leur place, d’autres enfin n’y participent pas par volonté de ne pas « tout mélanger » (anonymat et accompagnement du CAARUD / sanction et pénalisation dans la société). Investir l’espace public Plusieurs stratégies – parfois très différentes – ont été mises en place pour éviter les problèmes de voisinage. Ne pas communiquer du tout au moment de l’implantation afin d’éviter que les riverains n’empêchent l’ouverture pourrait permettre à certains CAARUD, si une problématique se pose, d’avancer les arguments suivants : La structure est en activité depuis plus longtemps que n’existent les nuisances, donc elles ne sont liées à sa présence ; par contre, la structure a été installée à cet endroit car c’est là que sont les publics potentiellement destinataires de son action. Donc sans le CAARUD, la situation serait peut-être plus difficile pour tout le monde ; quand bien même les problèmes seraient ponctuellement liés à la structure, elle est la mieux placée pour les gérer, et l’activité en réduction des risques est une action de santé publique efficace qu’il convient de maintenir. À l’inverse, certaines structures investissent l’espace public afin d’améliorer le regard porté sur les personnes accueillies: Expliquer au maximum, être présents dans les instances de débats ou parfois même sur la rue simplement – pour rassurer, mener des actions civiques avec les usagers – récupération de matériel, jardinage public – voire en commun avec les riverains –fête des voisins ou de quartier ; organiser des portes ouvertes régulières ; développer une approche de type motivationnelle qui « parle à tout le monde », trouver les éléments de langage qui provoqueront l’adhésion des citoyens.
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Le développement d’actions de médiation sociale

Le développement d’actions de médiation sociale en vue de s’assurer une bonne intégration dans le quartier et de prévenir les nuisances liées à l’usage de drogues 71 % des CAARUD mettent en œuvre une ou plusieurs actions de médiation sociale, liées principalement aux questions de voisinage et au lien avec les riverains. Parmi eux, 55% sont situés en milieu urbain et périurbain. Les témoignages en entretiens et en réunions régionales permettent de distinguer les enjeux de la médiation sociale suivant les contextes géographiques. Les problématiques de liens avec la population riveraine et de nuisances sont souvent différentes entre le milieu urbain voire en grandes agglomérations, et le milieu rural ou semi-rural (petites villes, chef lieu): • en milieu urbain, les files actives sont plus importantes, les problématiques sociales seraient plus visibles et les «nuisances ressenties» par les riverains semblent plus importantes du fait de la concentration d’habitations et de la visibilité de la précarité sociale (personnes sans domicile fixe dans l’espace public, proximité des scènes de consommation, etc.) • en milieu rural, l’interconnaissance et la faible densité de dispositifs d’accueil et d’insertion sociale entraînent d’autres problématiques : les usagers des dispositifs semblent venir moins spontanément de crainte d’être stigmatisés, donc les CAARUD ont tendance à se montrer plus «discrets» ou à développer les actions d’aller vers à destination des personnes en situation de précarité, qui seraient moins visibles qu’en ville. Les publics de la médiation sociale Les riverains Les problématiques sont souvent liées aux consommations légales mais interdites intramuros. Les consommations d’alcool et de tabac sont régulièrement à l’origine de problématiques de médiation sociale lorsqu’elles sont interdites à l’intérieur des murs du centre et n’ont pas d’espace dédié (cour intérieure, cabine fumeur). L’alcool apparaît comme la première cause de troubles pour les structures, en leur sein – et aux pourtours – violences, comportement inadaptés, perturbation de l’espace public, sentiment d’insécurité des riverains. La consommation de tabac a également des conséquences en termes de médiation sociale. De la même manière que lorsque les animaux de compagnie ne sont pas autorisés à l’intérieur du centre, les usagers vont avoir tendance à rester aux pourtours du lieu (rue, cage d’escalier, espace public attenant (square et autres). Ce public «dérange» et peut amener les riverains et les associations de quartier, les élus ou les commerçants en quête de solution, à interpeller la police ou le CAARUD, pour gérer la situation. Tantôt vu comme responsable des nuisances ou solution aux problèmes, il est des endroits où le CAARUD a un statut paradoxal. Les élus Plus encore que les dispositifs, les mairies sont régulièrement interpellées par les habitants sur les problèmes de nuisances. D’où l’importance pour les intervenants de se faire connaître dans leurs missions et leurs activités auprès des élus pour : • être ressources pour eux et les habitants («prévenir et régler les problèmes»); • repérer les besoins pour aller vers les usagers repérés par les habitants ; • organiser des réunions de concertation coordonnées par la mairie lors de soucis (plaintes des commerçants/riverains notamment). Les élus voient souvent une plus-value à l’action des CAARUD pour la gestion d’un public qui «dérange» et qui se rend visible dans l’espace urbain (festif, personnes sans domicile fixe…). Les forces de l’ordre La présence de forces de l’ordre a pu dans certaines structures empêcher l’exercice plein et entier de la mission de réduction des risques et d’accompagnement des personnes (contrôle des personnes à la sortie d’un CAARUD par exemple). Pour éviter cela, les intervenants ont entrepris un dialogue avec les forces de l’ordre sur la mission de santé publique du CAARUD et l’encadrement légal existant. La plupart du temps, les discussions suffisent à ce que la police se maintienne à distance de la structure. Les intervenants sont vigilants à baliser les espaces d’intervention de chacun et à faire preuve de justesse et de pragmatisme (ne pas se faire l’avocat d’un usager en cas de délit par exemple). Certains problèmes subsistent néanmoins, dans des contextes urbains ou semi-urbains, en fonction surtout des choix politiques en matière de gestion urbaine. Certaines mairies « font la chasse à la misère » ou à la mendicité ; les forces de l’ordre peuvent alors agir indirectement sur l’activité de la structure en délocalisant les populations. Les méthodes de la médiation sociale La formation des partenaires La formation paraît un levier efficace pour désamorcer les représentations de la population générale, ce qui inclut les partenaires exerçant hors du champ de la santé. Elle permet également une meilleure mise en œuvre de la RDR. Si elle n’est pas forcément très poussée en addictologie, elle peut s’avérer très fertile en termes de changement de regard et d’interconnaissance. Elle permet d’abord : d’outiller des acteurs souvent désemparés dans la gestion des situations négatives liées à l’usage, gestion du matériel usagé dans l’espace public, connaissances des effets des .. de trouver un langage commun entre intervenants en RDR et intervenants d’autres champs ; de faire naître des partenariats sur le long Les intervenants qui la mettent en œuvre notent la pertinence de la formation de tous les acteurs et notamment : des gardiens d’immeubles ; les agents de la voirie ; des acteurs des transports en commun (médiateurs de bus, conducteurs…) ; des acteurs locaux (maison des adolescents…) ; des acteurs de la prévention spécialisés, de la médiation ; des bistrotiers et directeurs de discothèques ; La formation paraît plus utile lorsqu’elle aboutit sur un accompagnement méthodologique par un réseau d’acteurs (Atelier-Santé-Ville ou réseau de santé). Les groupes, réunions et participation aux concertations L’une des modalités souvent décrites par les intervenants est l’organisation de débats citoyens. Le but est soit de réunir politiques, sociétés savantes et civiles, usagers, citoyens, afin d’apporter de la crédibilité au débat autour de la réduction des risques; soit d’organiser des réunions publiques, dans le meilleur des cas sur invitation des élus locaux, afin d’aborder et d’offrir des solutions à un problème avec les riverains ou d’informer de l’installation de la structure. Il s’agirait d’un levier important pour entamer un échange pédagogique sur l’action en RDR, mais cette pédagogie ne paraît pas toujours possible ; elle dépend encore beaucoup selon les interrogés des positionnements politiques des municipalités (voire des opinions de leur personnel) et de la réceptivité des citoyens conviés. Dans le travail de dialogue, certains intervenants pensent nécessaire de passer par des sujets qui bénéficient d’une image globalement positive telle que l’intervention en milieu festif ou la prévention. Cela est perçu comme un moyen de commencer à expliquer son action, montrer que ce sont les mêmes intervenants et les mêmes objectifs qui sous-tendent l’intervention en milieu festif dans la ville, et celle de l’accueil fixe, dans les squat ou en maraude par exemple. Travailler ou dialoguer avec la préfecture et participer aux commissions de veille sur la prévention de la délinquance n’est pas considéré de manière homogène ; quelques structures hésitent à s’y rendre, de crainte de ne pas y trouver leur place, d’autres enfin n’y participent pas par volonté de ne pas « tout mélanger » (anonymat et accompagnement du CAARUD / sanction et pénalisation dans la société). Investir l’espace public Plusieurs stratégies – parfois très différentes – ont été mises en place pour éviter les problèmes de voisinage. Ne pas communiquer du tout au moment de l’implantation afin d’éviter que les riverains n’empêchent l’ouverture pourrait permettre à certains CAARUD, si une problématique se pose, d’avancer les arguments suivants : La structure est en activité depuis plus longtemps que n’existent les nuisances, donc elles ne sont liées à sa présence ; par contre, la structure a été installée à cet endroit car c’est là que sont les publics potentiellement destinataires de son action. Donc sans le CAARUD, la situation serait peut-être plus difficile pour tout le monde ; quand bien même les problèmes seraient ponctuellement liés à la structure, elle est la mieux placée pour les gérer, et l’activité en réduction des risques est une action de santé publique efficace qu’il convient de maintenir. À l’inverse, certaines structures investissent l’espace public afin d’améliorer le regard porté sur les personnes accueillies : expliquer au maximum, être présents dans les instances de débats ou parfois même sur la rue simplement – pour rassurer ; mener des actions civiques avec les usagers – récupération de matériel, jardinage public – voire en commun avec les riverains – fête des voisins ou de quartier ; organiser des portes ouvertes régulières ; développer une approche de type motivationnelle qui « parle à tout le monde », trouver les éléments de langage qui provoqueront l’adhésion des citoyens.
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La médiation pour désamorcer les conflits

Les pratiques de médiation des lieux d’accueil, Faire accepter les lieux de RDR : un enjeu quotidien. Au-delà des pratiques de communication déployées pour légitimer le lieu, plusieurs autres activités de médiation sociale sont mises en œuvre afin de maintenir un climat de dialogue avec les riverains et de désamorcer les mécontentements, en amont du projet comme après son ouverture. LES PRATIQUES DE MEDIATION EN AMONT DU PROJET   Les indiscrétions dans la presse évoquées précédemment amènent les porteurs du projet à déployer des dispositifs afin d’apaiser le mécontentement des riverains qui expriment leur inquiétude et surtout leur désaccord, généralement via des plaintes adressées à la mairie et des pétitions. Les municipalités, qui comme à Bordeaux, à Lyon ou à Strasbourg peuvent être parties prenantes du projet et expriment leur soutien sous plusieurs formes : en refusant de revenir sur l’objet social de la mission, arguant d’un intérêt public validé par des directives nationales et des financements du médico-social ; en participant/organisant des réunions publiques d’information et de débat sur la question ; en faisant du porte-à-porte pour expliquer individuellement la démarche. Les réunions publiques évoquées lors du recueil de témoignages sont parfois très violentes, mais n’opposent pas systématiquement riverains et professionnels/institutionnels. La ligne de fracture se fait parfois au sein même de la population. Ce que Christine MELATO et Chantal MOUGIN qualifient de « cadre mental du quartier »5 n’est pas forcément homogène et accordé : des dissonances existent, accentuées par de tels projets dans un quartier. Le soutien des institutions dans ces cas de figure apparait comme central pour amener à accepter le projet. LES PRATIQUES DE MEDIATION EN AVAL DU PROJET S’IMPLIQUER DANS LA COPROPRIETE   Les lieux d’accueil des CAARUD s’inscrivent parfois dans des immeubles collectifs, à usages professionnels ou associatifs (comme les locaux mis à disposition à l’association des mutilés des yeux et des combattants à Strasbourg) ou à usage privé (comme Pause Diabolo, Ruptures ou la Plage, dont les locaux font partie d’un immeuble abritant des logements résidentiels). Dans ces situations de gestion collective des locaux, les autres résidants de l’immeuble se trouvent directement confrontés à la réalité d’une cohabitation avec des publics au look ostensiblement différent, générateur de représentations négatives et d’un certain nombre d’inquiétudes. De plus, la tendance à dévoiler au dernier moment l’objet et surtout le public ciblé par le lieu d’accueil est susceptible d’engendrer des réactions vives dans la copropriété. Inquiets souvent pour leur sécurité, ils craignent en plus une dévalorisation financière de leur bien lorsqu’il s’agit de propriétaires. La présence au sein du syndicat de copropriété devient alors un passage obligé. Au Puy-en-Velay, le directeur de la Plage explique qu’après plusieurs années où aucun désordre du jour n’évoquait l’activité du lieu, il a fini par cesser de s’y rendre, n’y voyant plus d’utilité. En revanche, pour Pause Diabolo, installé dans le local actuel depuis 2002, la présence au syndicat de copropriété est récente puisqu’elle date de 3 ans. Les difficultés avec les copropriétaires sont importantes et les responsables du syndicat de copropriété sont les plus mécontents de la situation, même si au sein même du syndic, les opinions peuvent être nuancées. La présidente est ainsi plutôt dans une logique d’apaisement. La présence de la directrice aux assemblées est donc centrale. Elle se trouve dans la situation a priori paradoxale de participer à la rédaction du texte d’une pétition contre la présence de sa propre structure dans cet immeuble. Cela lui permet en même temps de participer au débat, de rappeler la légitimité de la mission du CAARUD et de repartir de la réalité des nuisances en dehors des fantasmes et des représentations des copropriétaires. Mais de fait, pour elle aussi, l’ouverture d’une crèche immédiatement en face de la porte du lieu d’accueil, sans qu’il n’ait été possible de mettre en place une réflexion partagée d’aménagement de l’espace public, pose un certain nombre de problèmes. L’espace adopté par les usagers sous un tilleul dans un petit dégagement en proximité du lieu d’accueil ne pourra plus être aussi adapté car il va se trouver sur le passage des parents et enfants accédant à la crèche. Dans un contexte déjà tendu avec les habitants, la modification du fragile équilibre trouvé l’oriente vers la recherche d’un lieu et surtout d’un environnement plus adapté. Ainsi, si la présence dans les instances de copropriété dès l’ouverture, comme à RuptureS ou à La Plage, apparaissent plutôt sources d’apaisement, leur suivi n’est pas forcément indispensable. Néanmoins, lorsque cet aspect de la médiation a été mis entre parenthèses, en cas de tensions avec les plus proches riverains que sont les autres locataires, elles apparaissent plus difficiles à désamorcer. MAINTENIR LE LIEN AVEC LES RIVERAINS   Outre les relations avec les habitants même des bâtiments occupés par les lieux d’accueil, plusieurs responsables de CAARUD nous ont relaté faire fréquemment le tour des commerçants du quartier pour demander si tout allait bien pour eux. Si cela ne se fait pas forcément très régulièrement, ni de façon aussi ostensible, la démarche de se fournir auprès des commerçants en proximité immédiate et/ou influents dans le quartier apparait comme une bonne occasion de maintenir un dialogue apaisé. La visite au domicile des habitants apparait plus difficile. Le porte-à-porte a été relaté juste après l’ouverture du projet OPALE-ine. Pour les autres, il s’agit plutôt de maintenir le contact avec les habitants les plus réticents à la situation et d’être particulièrement réactif lorsque l’un d’entre eux téléphone ou passe à l’accueil pour exprimer son mécontentement. Mais globalement, ce type de gestion des relations avec les riverains n’apparait pas pensé au préalable. C’est plutôt une vigilance qui s’installe en réaction aux protestations de certains habitants ou commerçants. Et la gestion se fait au coup par coup. A Nice toutefois, suite à des débuts elliptiques avec une absence de communication en direction des riverains à l’ouverture du lieu d’accueil Lou Passagin (due à un congé du responsable du lieu), un comité de suivi du CAARUD a été mis en place. Ce dispositif était prévu dès le début du projet, ce qui tranche avec les pratiques recensées sur les autres dispositifs. Prévu pour se réunir tous les 3-4 mois, il a dans les faits été rassemblé 2 fois depuis l’ouverture en fin d’année 2011. Enfin, même s’il s’agit plutôt d’une mission secondaire dans leur pratique, les professionnels qui interviennent auprès des usagers hors des lieux d’accueil, dans des pratiques de « maraudes » ou de « travail de rue », participent souvent à un apaisement des inquiétudes des riverains. Lorsqu’ils parviennent à être identifiés et reconnus dans le quartier par les commerçants et les habitants, ils peuvent être sollicités en cas de difficultés, maintenant ainsi un dialogue entre les différentes parties. PARTICIPER AUX INSTANCES CITOYENNES   Les conseils de quartier apparaissent naturellement comme des espaces où siéger pour les responsables des structures proposant un lieu d’accueil en direction des usagers de drogues. Toutefois, dans la pratique, il est difficile pour les structures d’y participer régulièrement. A part au moment de l’installation ou en situation de crise, cette activité de médiation est parfois laissée de côté car jugée trop chronophage par les responsables. Dans le quotidien, les ordres du jour seraient généralement assez éloignés des questions qui impliquent les CAARUD. Pour compléter le panel des démarches mises en œuvre à destination des riverains, mentionnons l’expérience de RuptureS qui en 1999 a signé une charte « de bon voisinage » avec la mairie du 1er arrondissement de Lyon afin de répondre notamment aux plaintes des habitants adressées à la mairie. Cette charte engageait la structure à initier des portes-ouvertes annuelles, à effectuer des maraudes dans le quartier pour ramasser le matériel usagé et à nettoyer les déjections canines et mégots de cigarettes. L’initiative apparait comme positive et a perduré jusqu’en 2004. A Nice, le jeune CAARUD Lou Passagin participe aux groupes territoriaux (CLSPD )6. La ville finance de surcroit un poste de médiatrice dont le rôle est d’intervenir en direction des commerçants et dans la gestion des situations de tension entre habitants et usagers (voir l’encadré 4). AMELIORER LA PROPRETE DES LIEUX   Enfin, directement en lien avec le désamorçage des conflits avec les riverains, les CAARUD ont mis en place, généralement au fur et à mesure de la réception de plaintes, des dispositifs spécifiques pour améliorer la propreté sur l’espace public. On observe ici l’installation d’une « Toutounet » qui permet aux usagers de ramasser les déjections de leurs chiens, là une recommandation à l’intention de personnel en charge du ménage pour qu’il veille à lessiver le trottoir devant la porte d’entrée, ou enfin des accords avec les services municipaux de nettoyage pour qu’ils accentuent le rythme de passage sur la voie publique à proximité du lieu. [5]  (65) MELATO Christine, MOUGIN Chantal. Les troubles de voisinage urbain en rapport avec les drogues. Leur résolution par des dispositifs de médiation dans un quartier populaire. [en ligne] Rhizome (Bulletin national santé mentale et précarité) Le voisinage et ses troubles, 2007, n°29, pp.41-5. [6] Comité local de prévention de la délinquance.
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Quelles médiations avec des personnes vivant en squats ?

Georges Lachaze : Bonjour à tous, pour répondre à la question qui nous a été posée, je vous propose de partir d’un exemple aussi stigmatisé que celui des CAARUD, également confronté à des questions de représentations et de NIMBY, de lien social et de médiation sur l’entourage nécessitant un travail important pour aller-vers, qui est celui de la Petite Rockette à Paris. A la base, la Petite Rockette est un squat. Attention cependant, cela veut tout et rien dire ! Il existe des squats de migrants, des squats d’artistes, de punks à chiens, de précaires… Bref, autant de squats que de populations. Mais la Petite Rockette avait la particularité d’être inclassable avec une population diverse et d’être soutenue par Médecins du Monde. Aujourd’hui ce squat est devenu tout un tas de chose dont une Ressourcerie de mille mètres carrés reconnue par la municipalité dont l’intervenante, qui est à côté de moi, est aujourd’hui adjointe. Cet exposé va s’articuler autour de deux questions : • comment l’articulation médicosociale a pu s’organiser au sein du squat ? • comment le maillage autour de la structure a permis de générer du lien social ? Delphine Terlizzi : La Petite Rockette est née en 2005 avec le squat d’un grand bâtiment de huit-cents mètres carrés appartenant au Ministère des Finances dans le 11ème arrondissement de Paris. J’avais participé à plusieurs squats précédemment pour des raisons professionnelles et artistiques (décors de cinéma) et j’étais devenue une sorte de militante défendant les squatteurs qui ne pouvaient le faire. A l’ouverture de la Petite Rockette, la mixité des publics était déjà présente avec des punks à chien, des artistes, des SDF et c’est ce qui a fait la force du lieu. La particularité de ce squat, décidée de façon collective, était d’avoir la porte toujours ouverte contrairement aux autres qui nécessitent de connaitre quelqu’un, les heures ou les codes. Ce qui a permis de voir entrer des passants, des voisins, des habitants mécontents et des élus, changeant ainsi le regard des gens. A l’intérieur, il y avait des activités culturelles, des cours, des ateliers de yoga, d’art plastique et un espace d’habitation séparé des activités pour préserver l’intimité des habitants. Cependant, et c’est une autre particularité, les résidents étaient impliqués dans les activités culturelles, faisaient l’accueil des troupes de théâtres qui venaient répéter, comme des visiteurs en leur parlant du lieu et des activités hébergées, ou en organisant des fêtes ou des repas de quartier. Je ne vais pas mentir, ce n’était pas rose tous les jours car beaucoup d’entre eux souffraient d’addiction et nous avons connu des soirées houleuses avec intervention de la police et des gardes à vues. Mais comme nous étions très ouverts avec la volonté d’être un peu la MJC du quartier, nous sommes allés voir les commerçants pour leur demander de récupérer leurs invendus, les entreprises pour meubler le lieu et les habitants en les invitant à participer à nos fêtes et activités. Je tiens à remercier ici les deux premières personnes qui ont osé franchir la porte, entraidant par la suite plusieurs centaines d’habitants et curieux. L’acclimatation des riverains a été très progressive, mais petit à petit les gens ont eu moins peur de rentrer dans le lieu, l’ont découvert et se sont inscrits, pour certains, dans des activités. Les familles sont également venues puisque des ateliers étaient proposés aux enfants et tous ces habitants ont porté la bonne parole dans le quartier permettant de changer l’image de départ très négative du squat. Les élus constatant la baisse du nombre de SDF à la rue et des plaintes associées à leur présence sont également venus, curieux de découvrir le lieu et son fonctionnement. Ces efforts de tisser du lien social dans le quartier, de faire médiation, ont véritablement permis de changer l’image du squat auprès des habitants. Cette forme d’occupation a duré six ans, jusqu’au moment où la mairie nous a invités à nous structurer pour répondre à des appels à projets et nous permettre de bénéficier de subventions. Aucun de nous n’était aguerri à ce nouveau fonctionnement : nous avons du improviser mais avec la chance d’avoir comme président de l’association un membre de Médecins du Monde qui intervenait dans le squat auprès des résidents. Cette permanence médico-socio-pyschologique permettait aux résidents qui ne se déplaçaient pas jusque dans les structures spécialisées, de bénéficier d’un accompagnement. Nous avons ainsi expérimenté un grand nombre de choses, toutes basées sur l’expérience humaine, et nous avons aujourd’hui au sein de notre association dix-neuf salariés. Notre projet social a évolué puisque nous sommes passés d’un squat d’artistes à une grande Ressourcerie qui voit les habitants déposer de nombreux objets dont ils n’ont plus l’usage, être triés et revendus dans la boutique solidaire. La Ressourcerie est un prétexte au lien social et nous a permis d’embaucher des résidents pourtant très éloignés de l’emploi, sans pour autant être une association d’insertion. Georges Lachaze : Ce que je trouve intéressant dans cette expérience est de s’être servi de l’existant autour de la structure pour se développer. A chaque fois que l’on parle d’aller-vers dans les structures médicosociales cela concerne les usagers, mais si le boulanger d’à côté, la boutique voisine, apportent des croissants ou des vêtements, c’est toujours ça de pris ! Si cela permet de faire du lien, casser les représentations, de toucher une population à laquelle on n’aurait pas pensé, d’ouvrir le lieu, de faire participer les usagers, cela amène une vraie dynamique. Concernant le squat, des personnels des services d’hébergement d’urgence auraient aimé orienter des personnes vers la Petite Rockette, mais ce n’était pas possible règlementairement. Pourtant le squat proposait plus de nuitées que le 115 ! Je trouve que le décloisonnement proposé est particulièrement intéressant, d’autant que Delphine, n’étant pas professionnelle du secteur, a un autre regard sur les publics et a eu le pragmatisme de s’appuyer sur son environnement. Il faut savoir faire preuve d’inventivité, de créativité et d’adaptabilité pour faire avec l’existant et la question du maillage aujourd’hui en RdR est essentielle. Quant on sait qu’en moyenne en France, un CAARUD fonctionne avec trois « équivalent temps plein », il faut savoir utiliser le système D et s’appuyer sur les bonnes volontés. ECHANGES AVEC LA SALLE Question. Pour avoir accompagné des usagers dans un très gros squat et vu ce que vous faites à la Petite Rockette, est-ce que des personnes viennent vous voir pour s’inspirer de votre action et vous demander quelques clés pour qu’ils puissent prendre ce type d’initiatives ? Delphine Terlizzi : Il existe l’association des Crocheteurs de France qui apprend à ouvrir les serrures ! (rires) Nous partageons volontiers notre expérience et recevons régulièrement des collectifs qui souhaitent ouvrir des lieux mais ne savent pas comment faire. Nous restons en lien avec les autres squats et leur conseillons même le nécessaire indispensable pour tenir les dix premiers jours sans électricité, ni chauffage. Nous sommes également toujours en lien avec les personnes à la rue en leur offrant la gratuité de notre vestiaire qui est un des plus gros de Paris. Nous préparons pour les cinq maternités des hôpitaux publics des trousseaux de naissance pour les mamans en galère. La Ressourcerie est un prétexte pour rester en lien, même si nous ne sommes plus en squat et payons avec plaisir un fort loyer pour nos locaux. Georges Lachaze : D’un côté, la pédagogie sur le type de bâtiment est importante avec des actions tournées vers des bâtiments mis en jachère par de grands groupes plutôt que des particuliers. D’un autre, les initiatives en direction des personnes à la rue se multiplient avec notamment le « carillon » que posent les commerçants sur leur devanture et qui offrent l’accès aux toilettes ou au téléphone, les « cafés suspendus » où les clients payent deux fois leur consommation en solidarité avec les SDF qui peuvent ainsi bénéficier d’une consommation gratuite… Ces initiatives contribuent à casser les représentations dont souffrent également les CAARUD. Martine Lacoste : Un des points extrêmement positifs de cette aventure est que le démarrage s’est fait avec des personnes à la rue et des artistes. Ce mélange semble un terreau particulièrement riche à l’imaginaire, à l’innovation, ce qui a certainement apporté un supplément d’âme au projet, sur ce qu’il est possible de faire ensemble, créant une véritable « tribu » qui avait un projet de qualité de vie, d’intention, de partage. Un esprit porté dans les années 70 par les babas cools et leur communauté qui regroupaient à la fois les gens qui étaient là sans but individuel précis et d’autres qui avaient une forte inspiration et qui assuraient la réussite de ces aventures. La mixité est la clé de la réussite et il ne faut pas oublier cet élément central dans l’aventure humaine de ce projet, qui vaut pédagogie. Ce sont des actions de acting comme celle-ci qui prouvent que quand la vie prend le dessus, les actions médico-psycho-sociales sont moins nécessaires. Nous n’avons pas vocation à être présents partout, tout le temps. Il faut que chacun soit à sa place, les professionnels ne peuvent suppléer l’absence de lien social mais restent des recours et il faut que les squatteurs n’hésitent pas à solliciter les CAARUD pour l’aide qu’ils peuvent apporter sur l’accès aux droits lorsqu’ils en ont besoin. Pour l’anecdote, Housing First a débuté par un squat, celui d’une personne avec une maladie mentale lourde qui a pris une hache pour occuper une maison abandonnée et le médecin psychiatre qui le suivait, Vincent Girard, a dit « tu es là, tu es chez toi » et cette position est devenue « un chez soi d’abord » calquée ensuite sur les méthodes nord-américaines. Jean-Hugues Morales : Si nous ramenons cet exemple au thème qui nous occupe aujourd’hui, force est de constater que pour un exemple réussi, combien d’actions cassées dans l’œuf ou remises à plus tard ? La fantasmatique du grand soir est présente, alors que nous sommes là pour travailler la question de comment faire société et aider ces initiatives, et surtout comment pouvons-nous aider à les pérenniser ? Autre question liée à l’engagement, comment aider celles et ceux qui ont essayé à plusieurs reprises et sont laminés à chaque nouvel échec ? Je ne pense pas que vous ayez la réponse, mais cette question mérite d’être soulevée. Georges Lachaze : Je précise que le but de cette intervention n’est pas de dire aux CAARUD d’ouvrir des squats, mais plutôt de s’inspirer du travail d’ouverture et hors-les-murs de cette expérience. Delphine Terlizzi : Aujourd’hui avec dix-neuf salariés et de nombreuses activités ouvertes sur le quartier, prétextes à faire du lien, l’action est pérennisée. C’est essentiellement grâce à l’activité économique qui nous permet d’être autonomes à 70%. Les financements publics qui nous arrivent ne sont pas des financements sociaux, mais émargent plutôt sur des lignes environnement-écologie-déchets. C’est le lieu avec sa grande vitrine sur la rue qui nous a incité à ouvrir la Ressourcerie avec des compétences qui nous semblaient accessibles. C’est le fait de gagner de l’argent qui nous permet aujourd’hui d’être autonome et de lancer de nouveaux projets comme le café associatif. Cet équilibre économique nous permet d’innover constamment et de répondre aux attentes des publics qui évoluent avec le temps
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Qu’est-ce que la picologie ?

✺ Revoir notre rapport aux consommations La RdR alcool telle que nous l’avons imaginée et développée, a nécessité de revoir nos pratiques thérapeutiques. Nous avons dû avant tout changer, nos façons d’envisager les pratiques de consommations et leurs effets sur la vie des personnes. Car en amont du travail qui consiste à élaborer des propositions d’accompagnement, de soin et de réaménagement des pratiques aux fins d’en réduire les risques et dommages associés, il faut repenser également l’observation des usages, et l’évaluation des bienfaits ou méfaits qui y sont associés. La compréhension des usages est en effet essentielle à l’élaboration d’une offre d’aide et de soin fondée non sur le « traitement du problème alcool » mais bien sur l’objectif d’accompagner la personne usagère d’alcool vers une qualité de vie réalisable, la plus égale possible à la qualité de vie souhaitée par elle, et ce y compris dans le cadre préalable du maintien de ses pratiques de consommation. Parce que «seul le sujet peut estimer sa qualité de vie. [qu’il] n’y a aucun étalonnage possible en la matière, aucune norme, aucune standardisation»1 , les outils classiques d’évaluation, de classification et/ou de typologisation des usages (AUDIT, DATA-CAGE…) utilisés en alcoologie sont inopérants en RdR Alcool, dans la mesure où ils s’attachent à catégoriser les consommations en fonction du risque sanitaire (qui pourra être la prise de risques, la nocivité ou la dépendance) et des normes d’usage (Unité Internationale d’Alcool) au détriment de leur singularité. Proposer cette approche RdR Alcool nécessite donc bien d’abord de revoir nos méthodes évaluatives des consommations d’alcool chez les personnes que nous accompagnons. C’est dans ce sens que l’association Santé ! revendique la pratique de la picologie comme moyen d’analyse, de compréhension et de définition d’un accompagnement opérant. ✺ Définition de la «picologie» La picologie, c’est l’observation et l’étude des manières de boire. Celles-ci sont singulières à chaque personne et sont le produit d’une histoire, de logiques, de contraintes et d’un contexte chaque fois spécifique. La prise en compte de ces spécificités fonde la Réduction des risques, y compris pour l’alcool. La picologie, c’est donc l’observation à chaque fois d’une sorte d’écosystème particulier qui se construit, se développe et se modifie autour de la relation qu’une personne entretient avec l’alcool. Car cet écosystème interagit et cherche en permanence à s’adapter avec le monde social environnant. Pour appréhender cette relation, la picologie envisage l’usage comme issu d’une histoire, d’une «carrière»2 au sens du sociologue Howard Becker. Cette notion de « carrière » oblige à envisager les consommations, quelles qu’elles soient, comme des organisations logiques s’inscrivant dans le parcours de vie d’une personne. Il s’agit de mettre à jour cette organisation qui articule stratégies et contraintes, bénéfices (effets recherchés) d’un côté, risques et dommages (effets subis et non-recherchés) de l’autre. La picologie propose d’observer les consommations d’alcool non plus à l’aune du niveau «pathogène» mais à partir de ces parcours de vie dont elles sont issues et dans lesquels elles s’inscrivent, afin de mettre à jour des leviers sur lesquels la personne elle-même pourra agir à des fins de réduction des risques. Ainsi, la picologie, plutôt que de partir du «combien» (combien de verres en une occasion ? Combien d’occasions par semaine, combien d’alcool par jour ou par semaine…), s’intéresse au «comment », afin de mieux analyser les organisations et fonctions individuelles du «boire» : ➜ Quel type d’alcool est choisi ? (car contrairement aux idées reçues, personne ne boit indifféremment tout alcool) ➜ Quel est le rythme et quelles sont les modalités d’absorption ? (Assis ? Debout ? Au verre ? A la bouteille ? A la canette ?) ➜ Quel est le contexte ou l’environnement de la consommation ? (Seul ? Collectivement ?). Références: [1] Bacqué M-F, Le deuil à vivre. Odile Jacob, Paris, 1996. [2] Notion développée par Howard S. Becker dans son ouvrage. Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985.
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Table ronde sur la régulation sociale : quels outils ?

Présidée par Patrick PADOVANI, Adjoint au Maire de Marseille et membre d’Elus, Santé Publique &Territoires, Modérée par Gwenola LE NAOUR, Maitre de conférence à Sciences Po Lyon, Laboratoire Triangle (CNRS-UMR 5206) Avec Jean-Pierre HAVRIN, Représentant des forces de l’ordre Claire DUPORT, Docteur en sociologie, professeure associée à l’Université Aix-Marseille et chercheuse à Transverscité, Marseille Vincent BENSO, Mathématicien et sociologue, Techno +   Patrick Padovani : Tout d’abord le cadre posé interroge la place de la médiation sociale dans la régulation sociale, avec l’ambiguité de faire coexister trois champs : celui du trafic largement évoqué par Vincent Benso, celui des usagers et celui du public non-concerné mais confronté à la réalité des dommages collatéraux. Dans cet espace, la difficulté est de savoir comment aider deux secteurs totalement différents à communiquer : celui de l’interdit total lié à la loi de 1970 qui a pourtant droit de citer sur l’espace public et celui de la population à qui on demande d’être médiatrice face à une activité illicite, dans une tolérance et une acceptation « complice » qui peut heurter le « citoyen moral » respectueux de la loi. La difficulté est donc de savoir comment faire coexister ces deux mondes totalement différents. En politique locale, l’élu doit trouver sa place dans cette confrontation, sans choisir un camp afin de ne pas stigmatiser l’un ou l’autre. Quels sont les outils disponibles pour parvenir à cela ? Nous allons donc interroger dans cette table-ronde les outils du répressif comme de l’accompagnement et donner la parole en premier lieu à Jean-Pierre Havrin.   Jean-Pierre Havrin : Pour répondre à cette délicate question, je vais faire appel à mon expérience de contrôleur général et directeur départemental de la police de Haute-Garonne, mais aussi d’adjoint au maire de Toulouse chargé de la sécurité. Ces problèmes d’occupation de l’espace public ont un poids important, notamment pour les structures de prises en charge qui sur le principe sont soutenues par la population « mais pas devant chez moi ». Les préfets subissent les pressions de la population, les transmettent aux représentants des forces de l’ordre avec l’idée sous-jacente de déplacer le problème ou de le rendre invisible. Dans les faits, cela se traduit par une présence régulière de la police qui peut ressembler à du harcèlement et qui ne fait que déplacer le problème car on ne sait pas le régler. Ainsi, on constate que l’objectif de voir évoluer la situation de ces personnes est largement partagé mais n’incite pas pour autant la population à une plus grande tolérance.   Gwenola Le Naour : Claire Duport, quelle est votre définition de la régulation sociale suite à vos nombreux travaux sur le trafic et en quoi la présence des usagers et revendeurs questionne le lien social, le vivre-ensemble ?   Claire Duport : Avant de répondre, permettez-moi d’évoquer la situation sur la Ville de Marseille qui depuis plus de quinze ans mène des actions qui s’inscrivent de manière volontariste dans la réduction des risques et des dommages liés au trafic de drogues dans plusieurs arrondissements de la ville qu’on appelle communément « les quartiers nord ». Ces actions sont pensées, coordonnées au sein d’un dispositif qui s’appelle Trafics-Acteurs-Territoires (TAT) auquel je participe. On travaille ces questions dans certaines cités de Marseille, qui sont d’une grande pauvreté, et où les trafics de drogues sont également présents dans l’espace public et une partie des espaces communs. Pour répondre à votre question, par définition, la régulation sociale consiste à mettre en place des règles, éventuellement du vivre-ensemble, au centre des rapports sociaux, avec l’hypothèse que ces règles soient collectivement négociées. Au regard de cette définition, ce n’est pas ce que nous faisons au sein de TAT puisqu’il serait insensé ou paradoxal de vouloir mettre des règles collectives au sein de dispositifs dérégulés et illégaux que sont les trafics de drogues. On ne peut donc pas penser nos actions en termes de régulation sociale mais plutôt en termes de réduction des dommages liés aux activités illicites. Mais de ce fait, agir pour de la réduction des risques et des dommages liés au trafic régule un certain nombre d’activités et d’interactions dans les espaces publics et privés. Les activités de trafic de drogues questionnent le vivre-ensemble par les impacts que produisent ces activités en matière d’appropriation d’espaces publics ou communs. A Marseille, le trafic d’appartement avec rendez-vous, est peu présent.La demande de cannabis, principal produit du trafic, est très importante et se déroule le plus souvent dans l’espace public avec des impacts sur l’appropriation des lieux, la mise en danger des personnes impliquées : la prison, la violence, la déscolarisation… Les actions de TAT visent à réduire les dommages pour tous. Par exemple pour ce qui concerne les dégradations matérielles, TAT mène une action à Marseille sur les « traces matérialisées » afin de les voir disparaître et améliorer la qualité de vie des habitants. Par exemple, l’usage d’un hall d’immeuble pour le trafic pendant de nombreuses heures génère des difficultés de passage et de circulation pour les habitants, et laisse des traces, du matériel usagé comme des canettes ou autres déchets sur lesquels les acteurs de TAT sont vigilants avec les gardiens d’immeuble, et les acteurs des trafics pour qu’ils nettoient régulièrement et réduisent ainsi une partie de l’impact du trafic et des nombreux clients sur la qualité de vie des habitants. Plus généralement, les trafics questionnent notre rapport à la morale, au bien et au mal, à la manière dont nous appréhendons ces activités, dans un rapport finalement assez peu pragmatique. Est-ce que vivre-ensemble veut dire tous ensemble ? Tous, incluant l’ensemble des personnes qui vivent et occupent un territoire. Si oui, cela nous questionne sur le plan moral, mais nous sommes obligés d’admettre ou plutôt d’accepter, que les trafics de drogues se déploient car ils sont liés à nos usages, et donc ils nous concernent. Lorsque les trafics concernent un grand nombre de la population, c’est un phénomène de moins en moins marginal. Or ce rapport au bien et au mal ou à la morale nous empêche de travailler avec ces problématiques pourtant très présentes. Alors, soit on les ignore, ce qui est possible ; soit on s’y confronte dans un rapport de refus et de ce fait il y a des bons, des méchants, des victimes et des coupables, mais rien ne change ; soit on passe d’une question morale à une question éthique. La seule possibilité d’existence des actions de Trafics-Acteurs-Territoires et des gens qui y sont engagés, est que ce dispositif repose sur une éthique de la responsabilité. Nous faisons société et sommes tous concernés par ce qui se passe, à des titres et places différents, mais cela nous concerne et nous rend responsables, chacun à son échelle, d’agir sur les dommages liés à des activités qui existent en bas de chez nous.   Patrick Padovani : J’ajouterai que ce dispositif de réduction des dommages liées aux trafics voit l’ensemble des acteurs qui participent à ces actions, que ce soient des acteurs sociaux, les familles qui souffrent de ces trafics et luttent contre eux, accompagnés par une volonté politique. Une question essentielle est : « quelle politique publique appliquer pour avoir une réponse à apporter à ces citoyens malmenés ? ». Dans notre dispositif est inscrit le mot territoires car la représentation des trafics, des usages et des usagers est différentes selon les quartiers marseillais. Il nous appartient, acteurs politiques aux côtés des acteurs associatifs, d’apporter les outils d’une réponse politique aux interrogations de la population. Quand les acteurs inclus dans le geste d’usage sont stigmatisés cela stigmatise aussi l’espace d’intervention. C’est une façon, à travers l’usager, d’interroger les conditions de vie de cet espace. Il faut réfléchir comment répondre à la population, à son mécontentement de l’espace dans lequel elle vit et permettre, dans un deuxième temps, de modifier son regard sur l’individu qui consomme. Nous sommes par exemple en train de transformer en rue végétale la rue du Sleep In très fréquentée par les usagers. C’est une construction commune entre la population, les représentants du lieu et les usagers que nous devons accompagner en tant qu’élus territoriaux et qui peut créer du lien, comme nous cherchons à le faire dans toutes nos réflexions.   Gwenola Le Naour : Pour poursuivre sur la pluralité des acteurs engagés dans ces actions, une question à Jean-Pierre Havrin sur la place des forces de l’ordre dans ces dispositifs.   Jean-Pierre Havrin : La réponse est délicate. Lorsque je suis arrivé à Toulouse, on considérait que Le Mirail, pourtant quartier de la ville, n’existait pas. Du moins, tant qu’on ne s’en occupait pas, on n’était pas dérangé. Au Mirail, il y a 50 000 personnes qui étaient traitées comme 50 000 délinquants. La solution de l’époque était la présence d’une police de proximité, au lieu de patrouilles rapides, casquées, d’une « police de projection » terme utilisé par Nicolas Sarkozy emprunté aux militaires qui ne convient pas aux gardiens de la paix que nous sommes. L’idée de la police de proximité est de mettre en place toujours les mêmes fonctionnaires afin de leur permettre de connaitre la population et d’être en quelque sorte adoptés par elle, de créer du lien, un cercle vertueux. L’installation de cette police de proximité n’a pas été simple, voir rude : le poste de police a brulé deux fois, les objets jetés par les fenêtres étaient nombreux. Il est certain que les flics ne sont pas aimés dans ces quartiers, mais au final la population a fini par aimer « ses flics » qu’elle connaissait, appelait par leur prénom. D’un point de vue judiciaire, cette police a prouvé son efficacité puisque l’on a pu vraiment faire le tri, repérer les voyous dans la population et arrêter de jeter l’opprobre sur l’ensemble des habitants. Une police aveugle et sourde fait des patrouilles, de la démonstration, alors que là, elle pouvait trouver des cibles et faire des investigations efficaces grâce aux renseignements. J’ai pu également mesurer les attentes de la population en tant qu’adjoint au maire et permettre l’inversion d’un processus vicieux en permettant aux habitants de reprendre confiance en la police et la sécurité et non plus dans la force du silence portée par les trafiquants. Cela a permis d’atténuer les problèmes et rendre la vie meilleure dans le quartier. Plutôt que de parler dans ces quartiers difficiles de « taux d’élucidation » qui n’intéresse que le ministère, parlons plutôt de satisfaction de la population, ce qui permet d’isoler les problèmes et d’apporter des réponses judiciaires.   Gwenola Le Naour : Vincent Benso, existe-t-il une spécificité de l’association Techno+ à intervenir dans l’espace public sur ces questions de trafic, d’usages et sur les conflits ainsi engendrés ?   Vincent Benso : La spécificité de Techno+ est d’être une structure communautaire où le public cible de l’action est impliqué dans la structure. Concernant les interventions sur la voie publique, elles nous concernent dans le cadre d’espaces festifs mis en place sur la voie publique, ce qui arrive régulièrement. Intervenir spécifiquement sur les questions de trafics dans les quartiers difficiles est assez loin de nos missions. Cependant dans le cadre de nos interventions en milieu festif, il nous arrive de faire de la médiation notamment dans les Teknivals, très gros rassemblements festifs, où des équipes viennent vendre des produits aux festivaliers et cela peut parfois mal se passer. Il ne faut pas mésestimer la vindicte populaire dans ces free-party qui sont aussi des cadres dérégulés où peut régner l’auto-justice avec des cas de lynchage, voiture brulée ou de personnes attachées aux arbres. Nous considérons que nous avons un travail de médiation à faire vis-à-vis de ces comportements qui partent d’une intention de justice des teufeurs vis-à-vis des vendeurs qui les arnaquent sur la qualité des produits, et échappent ensuite à tout contrôle.   Gwenola Le Naour : Claire Duport, pouvez-vous revenir sur le dispositif Trafics-Acteurs-Territoires et nous donner son bilan ?   Claire Duport : TAT interroge le fait pour les nombreux acteurs impliqués de faire de la médiation sociale dans un champ illicite, criminalisé, potentiellement dangereux. Quels sont alors les préalables à ces actions ? Nous menons onze types d’action, chacune venant chercher des résolutions à des problèmes précis, ce qui positionne le dispositif plus sur de la « composition » que de la régulation sociale, au sens du compositionnisme du philosophe Bruno Latour, c’est-à-dire que si nous sommes opposés, si rien de nous rassemble, la seule manière de résoudre les problèmes est de composer avec tous les concernés. Ce qui oblige à remettre au travail chacun des acteurs impliqués pour chaque problème. Certains problèmes vont concerner spécifiquement les jeunes usagers ou impliqués dans les trafics ; d’autres vont interroger le  sentiment d’impuissance partagé par les habitants et de nombreux professionnels de la prévention, etc. A chaque problème on compose une réponse. Notre manière de travailler repose également sur une méthodologie que Michel Anselme avait appelé « construire des espaces publics de débat ». Ce n’est pas une salle de réunion, encore moins une espace de concertation ou de l’échange d’information. C’est un espace démocratique tel que le définissait Loïc Blondiaux qui relève a minima de quatre qualités : L’accessibilité, c’est-à-dire que les personnes, quelles qu’elles soient, qui se sentent concernées par un problème puissent venir participer à sa résolution. L’équité qui accorde une part non pas égale mais équitable au rôle et à la place de chacun. La visibilité qui fait qu’à un moment les questions traitées sont publiques. L’égalité de position, condition difficile mais indispensable, permettant à chacun, à ce moment et cet endroit, d’être considéré à l’égal des autres : l’adjoint au maire, l’éducateur, le jeune, la maman, le revendeur de drogue, l’usager, le citoyen. On peut alors, dans ces espaces publics de débat, commencer à se mettre d’accord, pas tant sur des valeurs communes mais sur ce que nous voulons voir changer pour résoudre les problèmes. Ce sont ces fondamentaux qui nous permettent de travailler à résoudre les dommages liés aux activités criminelles.   Gwenola Le Naour : En réaction à vos propos, sur ces questions de médiation, quelle est à la place de la norme sociale ? Sommes-nous dans des situations où apparaissent des sous-normes adaptées à chaque situation ? Répond qui veut.   Claire Duport : On oppose norme et déviance, marginalité et normalité, et un de nos problèmes est de voir les usages de drogues essentiellement traités d’un point de vue des individus, au travers d’un regard sanitaire et psychiatrique. Or, si on regarde la question des drogues du point de vue social, l’usage de drogues illicites mais aussi légales (alcool, tabac, médicaments…) est loin d’être une déviance ou une marginalité. Nous sommes, vous le savez, dans une société addictogène. Cela renverse la norme : qu’est-ce qui est normal, majoritaire, déviant ? De quoi avons-nous besoin pour vivre la vie que l’on attend de nous individus sociaux ?   Vincent Benso : Je trouve ces propos très justes pour avoir également travaillé sur les normes de consommation dans le milieu festif. On oppose déviance et norme laissant entendre que les comportements déviants n’auraient pas de norme. Ce qui est faux puisqu’au contraire, il existe des normes dans l’usage de drogues comme dans le trafic, solides avec des mécanismes qui visent à les faire respecter. Les normes de consommation d’alcool consistent par exemple à ne pas boire le matin, ne pas boire seul… Nous intervenons sur des micro-milieux qui peuvent avoir des normes différentes. Spécifiquement, pour ce qui concerne la médiation, la connaissance des normes du milieu dans lequel on intervient est essentielle.   Jean-Pierre Havrin : La norme est évolutive, la loi moins. Dans la réalité, le trafic de cannabis est une catastrophe qui embolise 80% des activités policières. On devrait dépénaliser son usage pour libérer les forces policières sur les attentats ou d’autres sujets. Mais j’imagine qu’aucun ministre ne voudra se priver de la ressource statistique énorme que représente le cannabis. Lors des patrouilles, arrêter des cambrioleurs est plus compliqué que des fumeurs de shit et comme tous les soirs, les flics doivent rendre « des bâtons » rendant compte statistiquement de leur activité, vous devinez quel chemin permet d’avoir les meilleurs chiffres de résolution d’affaires.   Patrick Padovani : Je vais peut-être heurter certains, mais pour moi peu importe la norme. Le travail essentiel pour les intervenants de terrain est de modifier les représentations, les regards pour pouvoir faire médiation, ce qui modifie la norme, l’adapte afin de faire cohabiter différentes pratiques d’usage du territoire. et permettre la communication entre elles.   Claire Duport : Lors de son intervention, Vincent Benso remarquait l’absence d’outils et supports à disposition pour travailler ces questions. Depuis quinze ans, on a produit avec les participants du groupe TAT des outils appropriables par les acteurs. On vient de les formaliser pour assurer leur prochaine diffusion.  
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Ils partagent nos valeurs….